Lettre ouverte aux membres de la commission « grand emprunt »

18/09/2009

Monsieur Juppé

Monsieur Rocard

Mesdames et Messieurs les membres de la commission

Depuis la loi du 3 janvier 1973 qui a interdit au Trésor Public de présenter à l’escompte de la Banque de France les garanties que lui, l’Etat ou les collectivités publiques auraient émis, et l’inscription postérieure dans le code monétaire et financier de l’article L141-3 qui précise « Il est interdit à la Banque de France d’autoriser des découverts ou d’accorder tout autre type de crédit au Trésor public ou à tout autre organisme ou entreprise publics. L’acquisition directe par la Banque de France de titres de leur dette est également interdite« , la France doit se tourner vers les marchés financiers, et ’in fine’ les banques commerciales seules créatrices de monnaie, pour financer ses besoins de crédit.

La Banque de France finance (en monnaie de base) les banques commerciales qui pourront ensuite émettre le crédit qui, pour partie, se retrouvera dans des prêts aux Administrations Publiques (en particulier sous forme d’OAT), mais ne peut financer directement notre pays, même contre des titres de dette nationaux ! Ne voyez vous pas l’ironie de cette situation ubuesque ?

Bien sur on réplique « planche à billet », sous entendant que le financement direct par la Banque de France serait « en plus » ! Non, il serait en lieu et place du financement actuel : la « quantité » de monnaie ne change pas et au contraire, n’ayant plus d’intérêts à payer, elle diminuera relativement.

Il faut noter que depuis 1973 nous avons payé plus de 1350 milliards d’euros d’intérêts et malgré cela, le capital de cette dette qui s’élève maintenant à plus de 1400 milliards, s’est accru chaque année. Si nous avions pu emprunter directement à notre Banque Centrale, notre dette serait inférieure à 50 milliards.

Chaque semaine c’est 1 milliard d’intérêts que, collectivement, nous payons aux créanciers. Le grand emprunt souhaité par le Président Sarkozy va augmenter considérablement la dette, mais également le montant des intérêts à payer qui creuseront un peu plus chaque jour nos déficits.

Nous ne nions pas la nécessité de disposer de fonds supplémentaires pour faire face aux défis du 21 ème siècle et en particulier à la déplétion de la production pétrolière, consommation d’énergie fossile qui ne pèse que trop sur notre balance commerciale, mais il existe d’autres moyens que cet emprunt pour relancer l’économie interne de la France ; en particulier l’émission monétaire directe de la Banque de France en échange de prise en pension de certificats de dette.

Veuillez croire, Mesdames et Messieurs, à l’expression de ma considération distinguée.

Le Cercle des Économistes Citoyens

( cet article est également paru sur Agoravox )


Des sous, des signes et des hommes.

16/09/2009

J. Jégu 12/09/2009

A. Le fait monétaire.

On ne trouve pas de définition simple de la monnaie. On indique traditionnellement ses trois fonctions : mesure de valeur, moyen d’échange et réserve de valeur …. C’est un peu court. Qu’est-ce qui fait une monnaie ? D’où vient-elle ? Sur quoi se base la confiance dans une monnaie ? Toutes les cultures humaines connaissent-elles la monnaie ? Depuis quand ?

L’influence des monnaies dans l’histoire est-elle appréciée à sa juste mesure ?

Les sociétés primitives ont pratiqué le troc, la coutume des dons réciproques. La décrue des prédations violentes constitua un progrès considérable. Dans les sociétés antiques, des biens plus aisément échangeables ont servi d’intermédiaires de troc; ce fut l’embryon des échanges monétaires. Le bétail joua parfois ce rôle et son nom latin, pecus, a laissé une trace dans notre adjectif « pécunier ».

Vint le temps où les métaux précieux, or et argent, ont été ce bien intermédiaire doté d’une valeur intrinsèque et ont joué le rôle de monnaie. La bonne qualité et le poids des lingots en circulation furent bientôt certifiés en quelque sorte par les autorités politiques qui y firent apposer leur effigie. Elles y marquèrent en outre un nombre indiquant le poids ou plus exactement la valeur. Ici encore le latin « numerus » , pour nombre, a laissé sa trace dans notre « numéraire »,

Apparaissent ensuite, les lettres de change, les reçus de dépôt de monnaie métallique en banque , qui allaient donner naissance à nos « billets de banques ». L’usage de ceux-ci, en parallèle et en lieu et place de la monnaie métallique, a donné lieu à la mise en place de banques centrales puis à la généralisation des comptes et des chèques. Faut-il évoquer les virements, TIP, cartes bleues et autres Monéo … Autant de sous et de signes en circulation parmi les hommes.

Mais l’histoire n’est pas finie. Il faut prendre conscience del’existence de diverses devises , de leur valeurs relatives fluctuantes, de masses monétaires de diverse nature : les monnaies centrales et les monnaies bancaires, d’ agrégats monétaires (M1, M2, M3) rassemblant étrangement des réalités hétéroclites … Si vous allez jusqu’au monde de la finance proprement dit, au delà des obligations ou actions, vous rencontrerez des sigles obscurs, le plus souvent anglais et non traduits comme les CDO , les CDS ou les ABS ( respectivement « Collateralized Debt Obligations « , « Credit-Default Swap » et « Asset-Backed Securities« ). Partant du fait monétaire, l’inventivité financière est sans limite.

B. La monnaie, fait humain.

Des espèces animales    ont leur habitat, leurs habitudes alimentaires, leurs sociétés  plus ou moins organisées,  leur communication au moins rudimentaire entre individus … mais, en dehors de l’homme, personne ne se soucie de religion ni n’use de monnaie. Le fait monétaire comparable en importance au fait religieux ? L’hypothèse n’est pas si absurde.

Un système monétaire ou des systèmes monétaires ? Bien que les pratiques actuelles semblent répandues sur l’ensemble du monde, des différences persistent. Quoiqu’il en soit, cherchons à identifier des processus communs, cherchons des clefs pour comprendre.

Le concept de valeur est au coeur des échanges, qu’ils soient monétaires ou par troc. La valeur est subjective. L’acheteur doit se faire une idée de ce qu’il est prêt à payer et de ce que le vendeur est susceptible d’accepter. Le vendeur se livre à l’estimation inverse. Il y a toujours une valeur pour moi et une valeur estimée pour l’autre ou les autres, l’une et l’autre variant selon les circonstances.

La monnaie est porteuse de valeur mais de manière indirecte. Elle ne sert ni à se nourrir ni à se loger ni à se distraire ; elle permet d’acquérir ce qu’il faut pour se nourrir, se loger ou se distraire. On dira que la monnaie est un symbole de valeur.

Le symbole, selon mon Petit Larousse, est « un signe figuratif qui représente un concept, qui en est l’image, l’emblème« . Le signe est lui-même « une représentation matérielle de quelque chose, ayant un caractère conventionnel ». En linguistique, l’analyse du signe conduit à la distinction entre « signifiant « et « signifié ». La monnaie ne pourrait-elle s’insérer, en quelque sorte, dans la linguistique humaine : la monnaie est un signe, c’est à dire un signifiant qui indique un signifié, éventuellement variable selon le contexte. En tant que signifiant, elle a une valeur conventionnelle représentative, en général, d’une valeur réelle – le signifié – qui est la véritable raison de son existence. Notons qu’un signe peut parfois renvoyer à un autre signe. ( cf. figure 1 : notion de signe ).

signe1

Figure 1 : notion de signe

L’espèce humaine s’adonne dans la monnaie, et plus encore dans la finance, à un empilement de signifiants et de signifiés : mon compte épargne signifie que je peux réapprovisionner mon compte chèques ; mon compte chèques signifie que je peux retirer des espèces, mon portefeuille garni signifie que je peux déjeuner au restaurant …

C. Les arcanes des systèmes monétaires.

Examinons le cas des pièces, des billets, et des comptes de dépôts en tant que symbole d’une valeur réelle.

lire la suite sur ce lien



Pourquoi n’avons-nous pas de politique de développement ?

15/09/2009

A la surface de notre planète, et au sein des populations, nous disposons de toutes les ressources pour rendre la vie digne, voire agréable, à l’ensemble de l’humanité. Pourquoi, dès lors, n’observons-nous dans les faits aucune amélioration significative des conditions de vie de l’immense majorité des humains ? Le capitalisme libéral et la mondialisation sont vus comme des objectifs à atteindre, d’où découleraient, d’une manière immanente, le développement. Mais quel développement ? Sur quelle base, et pour quels objectifs ? L’économie est un moyen au service d’une fin. En faire une fin en soi est aberrant, car cela nous ôte jusqu’à la possibilité de penser une politique en dehors des contraintes économiques, sans parler de la mettre en œuvre. L’établissement d’objectifs réalistes de développement, et la volonté de les atteindre, sont les préalables nécessaires et suffisants pour enfin retrouver une action politique, comprise comme la recherche des voies menant à leur réalisation, y compris à travers le redéfinition des règles économiques, si nécessaire.

1 Un programme politique consensuel
Le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) utilise depuis plusieurs années un « indice de développement humain », qui ne s’arrête pas aux seules considérations économiques et financières (le PIB), mais fait aussi appel à des notions de bien-être et de qualité de vie (essentiellement l’espérance de vie et le niveau moyen d’instruction). Cela nous donne une indication sur ce qu’il faudrait comprendre par « développement » ; c’est sans doute plus un accroissement de la qualité intrinsèque de la vie qu’une augmentation continuelle de la masse de biens consommés, même si l’équipement des familles est aussi une source de développement (notamment à travers la libération de temps auparavant dévolu au travail domestique, et désormais utilisable pour le loisir et/ou la culture, la formation, etc.).

Sur la base ainsi définie de ce que pourrait être un « développement humain » (comprendre « centré sur l’épanouissement humain »), imaginons un programme politique qui proposerait de donner à toute l’humanité, en trente ans, un accès sans condition à l’eau potable, à la nourriture saine et abondante, aux soins de santé, à l’éducation et à la justice. Les peuples de la Terre disposent aujourd’hui, c’est prouvé par de nombreuses études et rapports, notamment au sein des instances onusiennes, des ressources matérielles, des technologies et de la main-d’œuvre qualifiée pour y parvenir. Un tel programme soulèverait l’enthousiasme, ou du moins susciterait l’adhésion sans condition de tout honnête homme. Alors, pourquoi ce programme n’est-il pas plus souvent mis en avant, soutenu par nos politiques, y compris dans le domaine dit « du développement » ? Pourquoi personne n’a-t-il encore tenu un tel discours devant les assemblées nationales ni à l’ONU, proposant d’atteindre ces cinq objectifs, ou bien même un seul d’entre eux ? Qu’est-ce qui nous empêche, nous les humains, de mettre en œuvre une vraie politique de développement ?

2 La question de la monnaie
La réponse, je la vois déjà dans vos yeux : qui va payer ? Comment financer un tel programme ? En effet, c’est toujours ce qui est répondu quand un humain lance ce type de proposition : il manque de l’argent. Ce qui nous amène (ou, tout au moins, devrait nous amener, parce que, visiblement, ce n’est pas souvent le cas…) à nous poser la question de la monnaie. C’est quoi la monnaie, comment est-elle fabriquée, par qui, et surtout pour qui ?

Autrefois, la monnaie, c’était une matière rare, donc précieuse, qui représentait symboliquement une certaine richesse matérielle, contre laquelle il était possible de l’échanger. Le fait que la monnaie était elle-même matérielle impliquait que sa quantité soit limitée à… ce qu’il était possible d’en obtenir ! L’or est disponible jusqu’à une certaine masse, et puis au-delà, plus rien. En cas de demande de monnaie supérieure à la quantité disponible, il devenait impossible de satisfaire tout le monde, d’où compétition pour la monnaie, et donc obligation de choisir entre les projets financés.

Au jour d’aujourd’hui, si la monnaie reste (ou devrait rester) la contre-valeur symbolique d’une richesse réelle, elle est devenue essentiellement électronique, évanescente, et surtout totalement découplée de toute référence matérielle (depuis 1971, et la décision de R. Nixon, alors président des Etats-Unis d’Amérique, d’abandonner la convertibilité dollar-or). La fabriquer ne coûte donc rien, au regard des sommes qui peuvent être fabriquées. Quelques électrons bougent dans une mémoire d’ordinateur, et hop ! voilà créé 1 milliard d’euros ! La création monétaire est donc littéralement gratuite ! Pourquoi en ce cas la monnaie est-elle si rare qu’elle ne permette pas la réalisation des objectifs de développement exposés au point 1 ? Qui fait la monnaie ?

Beaucoup de personnes, y compris les banquiers bien souvent, croient encore que la monnaie est créée par les banques centrales (telle la BCE). C’est faux. Bien des personnes encore, et là aussi beaucoup de banquiers, croient que c’est l’épargne déposée qui crée le crédit nécessaire à l’investissement. C’est encore faux (1). En effet, la vérité nue, c’est que ce sont les banques privées qui créent la monnaie ex nihilo, pour satisfaire la demande de crédit. Et c’est l’argent des crédits qui finit par revenir dans les banques pour créer les dépôts ! Aujourd’hui, 95% de la monnaie en circulation (masse monétaire M3) est de la monnaie de crédit (dite scripturale, « d’écriture ») créée ex nihilo par le système bancaire privé, tandis que seulement 5% sont de la monnaie fiduciaire (les pièces et billets des banques centrales) (2).

A ce point, sachant donc comment est créée la monnaie, sachant qu’elle est gratuite à produire, et qu’elle pourrait donc largement être assez abondante pour financer une politique de développement, il convient de se demander pourquoi n’est-elle pas créée pour le développement ? Ce qui revient à se demander finalement : pour qui est-elle créée ? La réponse saute aux yeux ; les banques privées sont des entreprises, donc elles sont, dans le système capitaliste, soumises à une obligation de rentabilité financière, donc elles ne créeront la monnaie que pour les projets qu’elles jugeront rentables. Soit dit en passant, l’appréciation du potentiel de rentabilité est tout sauf objectif, ce qui permet au système tout entier de générer des crises comme celle des subprimes, actuellement en cours (3).

Conclusion partielle sur le point 2 : dans le système économique et financier actuel, nous ne disposerons jamais en abondance de la monnaie nécessaire aux objectifs non rentables d’une politique de développement.

3 Les sirènes du capitalisme libéral
Certains (et ils sont nombreux de par le monde) argueront que le capitalisme libéral sauvera le monde, et que le « miracle occidental », qui a fait passer l’Occident du statut de terre arriérée il y a 500 ans à celui de locomotive du monde, se répétera pour le reste de la planète, à condition de reproduire le schéma capitaliste qui s’y développe depuis la fin de la Renaissance. Outre de faire ainsi stupidement d’un moyen économique une fin politique, c’est, à mon sens, oublier un peu vite que le « miracle » occidental s’est appuyé sur l’exploitation, jusqu’à la ruine, du reste de la planète. C’est oublier les fortunes en monnaies métalliques amassées sur le dos des Amérindiens par les conquistadores, c’est oublier le développement commercial et technique permis par l’esclavage, qui a représenté pendant 300 ans la principale force mécanique exploitée par l’Occident. C’est oublier un peu vite la colonisation, les guerres entre nations européennes, l’exploitation du travail des enfants partout autour du monde, depuis deux siècles. C’est oublier deux guerres mondiales, la prostitution de masse, les narco-trafics et le pillage systématique des ressources matérielles et humaines de la planète.

C’est cela, le vrai visage du « miracle occidental ». Le capitalisme est un système qui ne permet pas, par nature, le développement simultané de toute la population mondiale, puisqu’il exige l’exploitation des uns au bénéfice des autres. Il y aura toujours, globalement, des gagnants, et des perdants. Les gagnants peuvent trouver les moyens de se développer (cas de l’Europe depuis la Renaissance), tandis que les perdants sont contraints de se serrer la ceinture. Il se trouve que l’Europe est en ce moment même en train d’expérimenter ce qui arrive quand on passe dans le mauvais camp : baisse du pouvoir d’achat, remise en cause des acquis du développement, telles la santé, les retraites, l’éducation. En ayant trouvé sur leur chemin plus forts qu’eux au jeu du « développement » capitaliste, les Européens sont en passe de devoir se serrer la ceinture à leur tour…

Conclusion partielle sur le point 3 : il est illusoire d’attendre du seul capitalisme, même (et surtout ! dirais-je) s’il est « libéral », la réalisation des objectifs proposés au point 1.

4 Le choix qui se pose à nous
Il ne nous reste donc que deux solutions pour développer la planète conformément à l’esprit des cinq objectifs du point 1 :

A) Espérer (vainement, nous venons de le voir) un succès futur du capitalisme libéral, et continuer à nous donner bonne conscience en poursuivant, au compte-gouttes, les « politiques » actuelles de développement et d’aide internationale (en raclant ici et là quelque fond de tiroir oublié par les géants de la finance, ou plus généreusement donnés par quelques citoyens qui le peuvent encore). Le déroulement ultime d’une logique économique ne peut tenir lieu en elle-même de politique de développement. Elle ne sera jamais qu’un outil, un moyen destiné à faciliter l’accès à certains objectifs du développement, elle n’est pas une fin. C’est pourquoi l’extension totalitaire du libéralisme économique, actuellement en cours, ne mènera pas l’humanité à connaître un sort meilleur.

B) Nous donner réellement les moyens de notre développement. Le développement humain sera une affaire politique, c’est-à-dire une affaire de volonté, exprimée par l’ensemble de la population mondiale, à partir de laquelle seront définis des objectifs réalisables. Dès lors, il deviendra possible de définir une politique, c’est-à-dire une série de mesures et de moyens à mettre en œuvre pour les atteindre. Pour y parvenir, nous n’échapperons pas à la création d’un nouveau système économique et financier, lequel permettra enfin l’allocation massive des ressources matérielles, technologiques et humaines nécessaires à la réalisation des objectifs du développement.

Brieuc Le Fèvre

_____________________________

(1) En 1971, la Banque de France éditait un opuscule dénommé La Monnaie et la Politique monétaire dans lequel elle précisait : « Les particuliers, même paraît-il certains banquiers, ont du mal à comprendre que les banques aient le pouvoir de créer de la monnaie ! Pour eux, une banque est un endroit où ils déposent de l’argent en compte et c’est ce dépôt qui permettrait à la banque de consentir un crédit à un autre client. Les dépôts permettraient les crédits. Or, cette vue n’est pas conforme à la réalité, car ce sont les crédits qui font les dépôts. »

(2) Le lecteur trouvera à ce sujet des informations fort intéressantes sur le site http://www.fauxmonnayeurs.org, ainsi que dans les thèses de Maurice Allais sur la monnaie (M. Allais est prix Nobel d’économie en 1988).

(3) Voir en particulier
http://www.fauxmonnayeurs.org/articles.php?lng=fr&pg=47 tiré de la référence précédente, pour un éclairage intéressant sur ce point spécifique.


Sortir la société de la crise !

15/09/2009

L’Espace Complémentaire Sociétal

Lettre ouverte aux politiques et décideurs

La présente lettre est un résumé du projet d’Espace Complémentaire Sociétal.
Vous en trouverez une version développée sur:
http://tiki.societal.org/tiki-index.php?page=EMS
Il a été déposé en version papier dans les boites aux lettres des Sénateurs et des Députés ( plus de 900 au total), durant le mois de janvier 2007…. sans aucune réaction d’aucun de ceux-ci

Sortir la société de la crise

Madame, Monsieur,

Auteurs de plusieurs ouvrages de vulgarisation économique et monétaire, nous nous permettons de vous offrir le fruit de plusieurs années de travail et de réflexion. Nous espérons que vous vous approprierez tout ou partie de ce travail.

Vous le savez sans doute

Nous vivons une période exceptionnelle de l’histoire où l’Humanité est confrontée à des défis d’un niveau jamais atteint:

– La population terrestre est passée en 60 ans seulement de 2,5 milliards à 6,5 milliards. Un bond gigantesque par rapport aux centaines de milliers d’années qu’il a fallu pour atteindre la population des années 40

– Au cours de cette même période d’une soixantaine d’années, l’humanité a développé des technologies capables de modifier l’ensemble de notre écosystème.

Les sociétés humaines se sont organisées tout au long de l’histoire autour de deux postulats aujourd’hui erronés :

– ressources naturelles illimitées,

– rareté de l’argent.

Or de nos jours, une bonne part des ressources naturelles se révèle presque épuisée tandis que l’argent moderne, totalement dématérialisé et en grande partie issu du crédit, est devenu « illimité ».

Le système économique actuel plonge ses racines dans la genèse du capitalisme, c’est-à-dire dans la réalité humaine telle qu’elle se présentait au début du XIXème siècle. Sa logique et ses outils sont donc par nature impropres à répondre de façon adéquate aux défis actuels. Cela se traduit dans notre monde par les problèmes insolubles suivants :

– Les plus pauvres sont toujours plus nombreux et plus enfermés dans la misère que jamais. La précarité, la marginalisation et l’exclusion qui en résultent génèrent une fracture sociale grandissante qui favorise tous les excès et toutes les violences.

– La seule réponse actuelle des différents systèmes économiques réside dans une croissance forte ; mais les effets d’une telle croissance sont d’une part incompatibles avec les exigences écologiques auxquelles l’humanité est confrontée et d’autre part sans effet sur l’emploi du fait de l’amélioration constante de la productivité, qui est en soi un bien.

– Les modes de production et de vie des pays industrialisés ne sont pas transposables à l’ensemble de la planète.

Que faire pour sortir de ces impasses ?

Notre proposition consiste à introduire, au sein même de l’espace économique existant, un nouvel « Espace Complémentaire Sociétal » (ECS).

Sa vocation est l’obtention de ce que nous appelons « le bénéfice sociétal », c’est-à-dire tout ce qui favorise l’épanouissement de l’être humain au sein de la société. Par sa dynamique interne l’Espace Complémentaire Sociétal sera capable de résoudre « mécaniquement » un grand nombre de problèmes écologiques et humains que la logique capitaliste comptable ne sait pas traiter et amplifie même parfois.

Les moteurs de l’Espace Complémentaire Sociétal (ECS)

– Une monnaie libérée qui libère l’action

Comment le système ECS financera-t-il les investissements nécessaires et ses acteurs ?
Ce ne sera ni par l’impôt, ni par l’emprunt, mais par utilisation d’une monnaie sociétale complémentaire à l’euro, émise par l’État à hauteur des besoins déterminés par les projets décidés ; Monnaie gratuite (elle ne peut produire d’intérêts) elle serait permanente (ce n’est pas une monnaie de crédit), électronique et nominative. Elle serait également non convertible en devises étrangères mais a cours forcé (toute personne, physique ou morale, sur le territoire national, devra accepter en paiement cette unité de compte sociétale dont la valeur faciale serait équivalente à l’euro).

Précisons qu’au départ, la masse monétaire en monnaie sociétale à mettre en circulation sera déterminée par l’estimation des besoins que révèleront les enquêtes nationales, régionales et communales préalables, en tenant compte des effets produits sur le bien être des citoyens dans un cadre écologique et non des effets produits sur la simple « consommation ».
Afin de garantir cette monnaie sociétale, l’État, par le biais du Trésor Public, émettra des bons du Trésor spéciaux en unités sociétales, sans intérêt ni échéance, qu’il cèdera à la Banque de France. Cette dernière ouvrira un compte en monnaie sociétale du même montant, à partir duquel les banques privées pourront s’approvisionner selon les besoins dont elles auront connaissance, grâce aux prévisions qui leur auront été données, tant en capital qu’en exploitation par les entreprises à finalités sociétales engagées dans la réalisation des différents projets sociétaux.

Par la suite, c’est l’équilibre entre la masse monétaire et la valeur de la richesse réelle créée par l’activité sociétale qui déterminera s’il est nécessaire d’injecter plus de monnaie ou d’en retirer.

Ainsi, cette monnaie permettra la réalisation de tout ce qui participe au bien être et au bonheur des individus mais qui ne peut ni être proposé par les entreprises commerciales faute de rentabilité, ni financé par l’État qui ne peut plus augmenter les prélèvements ni s’endetter plus lourdement.

– Une reconnaissance de l’activité sociétale

Le champ d’activités qu’ouvre la création de cet espace complémentaire est immense (services à la personne et à l’environnement notamment). L’expression des besoins que révèlera l’enquête nationale suscitera sans nul doute des vocations chez beaucoup de personnes qui aujourd’hui cherchent un travail à reculons, ne se reconnaissant pas dans la logique du système actuel ; sans parler de celles qui ont déjà un projet sociétal mais qu’elles ne peuvent mettre en œuvre faute d’être « rentable »! Ainsi pourra-t-on recréer rapidement un contexte de plein emploi grâce auquel les personnes actuellement marginalisées retrouveront une place à part entière dans la société, du pouvoir d’achat et un sens à leur vie par la nature même de leur activité.

L’idée directrice est de créer à l’intérieur de cet espace économique nouveau et complémentaire des conditions de vie qui assurent à ses acteurs un haut niveau de sécurité afin qu’ils puissent utiliser leur énergie, leurs talents et leur créativité à leur mission sociétale au lieu de les inféoder à la nécessité de « gagner sa vie » à n’importe quel prix.

L’exemple français (une autre révolution)

Précisons encore un point d’une grande importance. Le projet dont nous parlons ici est conçu pour une mise en œuvre en France: le porter au niveau européen dès à présent risquerait de le voir s’embourber à jamais.

Nous misons sur la valeur d’exemple qu’une réalisation de ce genre, dans notre pays, pourrait avoir sur le reste du monde. Ne voyez donc à aucun moment le désir de nous replier frileusement derrière nos frontières.

Ce projet ne vise pas à créer un décalage par rapport aux autres pays de l’Union européenne et du monde pour en tirer un avantage concurrentiel quelconque. Ce projet à pour vocation de stimuler l’engagement des autres nations, à commencer par celles qui composent l’Union européenne, dans la voie ainsi tracée. Ainsi, les plus démunis pourraient non seulement sortir de leur dépendance et atteindre la suffisance, mais encore l’ensemble des nations pourraient enfin coopérer pour une gestion équitable et pérenne des richesses de la planète.

Nous aimerions conclure la présentation très succincte de ce projet par une citation de George Bernard Shaw: « Dans la vie il y a deux catégories d’individus : ceux qui regardent le monde tel qu’il est et se demandent pourquoi, et ceux qui imaginent le monde tel qu’il devrait être et se disent pourquoi pas? »

Puissiez-vous faire partie de ces derniers et réaliser que l’avenir de l’Humanité n’est freiné ni par ses connaissances ni par ses moyens, qui sont amplement suffisants, mais par une barrière imaginaire : l’accès à l’argent. Par votre action auprès des élus et décideurs vous avez aujourd’hui la possibilité de lever cette barrière

Avec nos respectueuses salutations.

Philippe Derudder et André-Jacques Holbecq
Les membres du GRESSO et de AISES.


Adresse courrier: Associations AISES et ACS – 220, rue de la croix – 46000 CAHORS.
Courriel : ems@societal.org

Philippe Derudder
La renaissance du plein emploi ou la forêt derrière l’arbre (Ed. Guy Trédaniel )
Les aventuriers de l’abondance (Ed. Y Michel)
Rendre la création monétaire à la société civile (Ed. Yves Michel)

André-Jacques Holbecq
Un regard citoyen sur l’économie (Ed. Yves Michel)
Une alternative de société : l’écosociétalisme (Ed. Yves Michel) – préface de Patrick Viveret

Des deux auteurs ensemble:
Les 10 plus gros mensonges sur l’économie  (Ed. Dangles )
La dette publique, une affaire rentable (Ed. Yves Michel)


Le capitalisme malade de sa gourmandise

14/09/2009

Transcription d’un excellent article d’Eric Toussain (Président du CADTM) paru sur http://www.voltairenet.org/article162008.html


Au Sud comme au Nord, de la grande transformation des années 1980 à la crise actuelle

par Éric Toussaint*

Les excès de quelques banquiers sans scrupules sont-ils responsables de la crise financière mondiale, comme le prétend le président Obama ou l’arbre cache-t-il la forêt ? Les données réunies par l’économiste Éric Toussaint montrent qu’au contraire la crise est l’aboutissement d’un long processus de transformation des règles économiques depuis les années 80. Le capital est toujours mieux rémunéré, le travail toujours moins. Après avoir dévasté les pays du Sud, cette logique détruit à leur tour les pays du Nord. La crise est donc systémique. Qu’on le veuille ou non, elle marque un paroxysme dans la lutte des classes. Faute de changer les règles de répartition des richesses, de vastes affrontements sociaux deviennent inévitables.

Après s’être développée dans le tiers-monde, la pauvreté frappe désormais aussi l’Europe.

Après la Seconde Guerre mondiale, les années 1950-60 sont marquées, au Nord, par une période de forte croissante économique (les « Trente glorieuses ») qui permet aux travailleurs d’obtenir par la lutte des avancées sociales importantes : nette augmentation du pouvoir d’achat, consolidation du système de sécurité sociale, amélioration des services publics en particulier dans l’éducation et la santé… L’État procède aussi à bon nombre de nationalisations, ce qui renforce son pouvoir d’intervention économique. Les populations profitent davantage de la richesse créée à l’échelle nationale et la part des salaires dans le revenu national augmente.

Dans le même temps, au Sud, alors que les pays latino-américains sont en phase d’industrialisation rapide, l’indépendance —au moins officielle— de la plupart des pays asiatiques et africains est proclamée. Certains d’entre eux ébauchent une véritable autonomie politique et économique : les uns, comme l’Inde, l’Indonésie et l’Égypte, tout en respectant le système capitaliste ; les autres, comme la Chine, Cuba et le Vietnam, optaient pour la rupture avec celui-ci. Mais la majorité des pays nouvellement indépendants sont en fait encore largement soumis aux autorités d’une grande puissance, souvent l’ancienne puissance coloniale.

La dette est l’un des plus puissants vecteurs de cette soumission : au moment où l’administration et l’armée des pays colonisateurs doivent quitter physiquement les pays ayant acquis leur indépendance, les gouvernements de ces derniers sont fortement incités à s’endetter massivement, les créanciers ignorant —voire encourageant— les détournements d’argent par les classes dirigeantes locales. Les pays du Sud, de plus en plus endettés, doivent produire de plus en plus pour exporter et récupérer les devises destinées aux remboursements. Ce faisant, ils se font concurrence entre eux en mettant sur le marché des biens primaires (coton, café, cacao, bananes, sucre, arachide, minerais…) dont a besoin l’économie des pays du Nord. Cette surproduction va se révéler dramatique quant à l’évolution des cours, d’autant que les pays du Nord connaissent à partir de 1973 la première grande récession depuis la Seconde Guerre mondiale.

Les années 1980 ont marqué un bouleversement des rapports de force, tant entre pays les plus industrialisés et pays de la périphérie qu’entre capitalistes et salariés. C’est le résultat de la combinaison de plusieurs facteurs :
- 1. le coup de Paul Volcker, actuel conseiller économique de Barack Obama, qui augmenta brutalement les taux d’intérêt à partir de la fin de l’année 1979 quand il était directeur de la Réserve fédérale des États-Unis ;
- 2. le contre-choc pétrolier de 1981 qui mit fin à une politique de prix élevés des matières premières favorable aux pays de la périphérie qui en sont exportateurs (tous les prix des matières premières et des produits agricoles connurent une tendance durable à la baisse de 1981 jusqu’au début des années 2000) ;
- 3. l’offensive généralisée des gouvernements de Margaret Thatcher et Ronald Reagan contre les salariés, le tout dans un contexte de crise économique généralisée en 1980-1982.
Les rapports de force se sont nettement détériorés pour les pays de la périphérie ainsi que pour les salariés.

Acculé à rembourser de plus en plus avec des recettes en baisse, le Mexique, suivi plus tard par d’autres pays d’Amérique latine, doit stopper momentanément le paiement de la dette en août 1982 [1] : c’est la « crise de la dette », qui va toucher tous les pays du Sud au fil des ans. Le nœud coulant se referme autour du cou des peuples du tiers-monde. Par la suite, le stock de la dette extérieure publique des PED s’accroît rapidement.

Des transferts massifs s’opérèrent des pays de la périphérie vers les pays les plus industrialisés, notamment via le remboursement de la dette. De positif, le transfert net sur la dette devint négatif au milieu des années 1980 : les pouvoirs publics des pays en développement (PED) durent rembourser beaucoup plus chaque année que ce qu’ils recevaient comme nouveaux prêts de la part des créanciers, sans réussir pour autant à se désendetter. Au contraire, le stock de la dette ne fit que s’accroître.

C’est ce que montrent les deux graphiques ci-dessous pour l’ensemble des PED.

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Évolution des transferts nets sur la dette extérieure publique des PED
Source : Banque mondiale, Global Development Finance, 2008. Graphique réalisé avec l’aide de Sébastien Dibling et Damien Millet. La dette extérieure publique inclut la dette extérieure publique à long terme et les crédits du FMI.
Le transfert net sur la dette est la différence entre les prêts accordés et les montants remboursés pendant une année donnée.
Si le montant est positif, cela signifie que le montant emprunté par les autorités du pays a été supérieur au montant total des remboursements. Si le montant est négatif, cela signifie que le montant remboursé a été supérieur au montant total reçu sous forme de prêts.
Le graphique montre qu’entre 1985 et 2007, exception faite de 1993 et 1998, le transfert net fut négatif : tous comptes faits, les gouvernements des PED ont remboursé beaucoup plus que ce qu’ils ont reçu sans pour autant réussir à se désendetter, au contraire (voir plus bas).
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Evolution du stock total de la dette extérieure publique des PED (1970-2008)
Source : Banque mondiale, Global Development Finance, 2008. Graphique réalisé avec l’aide de Sébastien Dibling et Damien Millet.
Les PED ont transféré vers leurs créanciers l’équivalent de 7,5 plans Marshall (en milliards de dollars).
Plan Marshall pour l’Europe après la Seconde Guerre mondiale : 100 Mds $
Transfert net sur la dette extérieure publique pour la période 1985-2007 : -759 Mds $

L’augmentation du volume de la dette publique et des montants à rembourser affecta aussi durablement les pays les plus industrialisés, ce qui entraîna au Nord un transfert massif des revenus des salariés au bénéfice des capitalistes. En effet, les gouvernements remboursent les dettes qu’ils ont contractées auprès des banques privées et des autres investisseurs institutionnels (assurances, fonds de pension privés, « mutual funds ») en prélevant une part de plus en plus importante sur les impôts qui sont principalement payés par les salariés. Depuis les années 1980 jusqu’à aujourd’hui, les gouvernants néo- ou social-libéraux ont constamment réduit les impôts payés par les capitalistes, ce qui augmenta la part des impôts provenant des travailleurs dans l’ensemble des recettes fiscales servant à payer la dette.

Dans les pays les plus industrialisés (c’est vrai également dans les pays du Sud), le patronat multiplia les agressions contre les salariés afin de faire remonter substantiellement leurs bénéfices et, relayé par les gouvernements, il réussit à atteindre son objectif. C’est ce que montre très bien le tableau suivant. Le taux de profit, qui avait connu une tendance baissière au cours des années 1960 et 1970, recommença à augmenter de manière durable à partir de 1981-1982.

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Évolution du taux de profit aux États-Unis et en Europe entre 1960 et 2007
Le taux de profit en Europe est composé par le taux moyen de profit en Allemagne, en France et au Royaume Uni.
Le taux de profit est calculé selon le quotient entre l’excédent net d’exploitation nationale et le stock de capital net du pays.
Source : Elaboré par Nacho Alvarez et Bibiana Medialdea à partir de AMECO Commission européenne

De son côté, la part des salaires dans le produit intérieur brut connut une chute accentuée également à partir de 1981-1982 (la tendance baissière qui avait commencé en Europe avec la grande récession de 1974-1975 s’approfondit à partir de 1981). Inversement, la part des revenus empochés par les capitalistes augmenta.

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Évolution de la part des salaires en % du PIB aux États-Unis et dans l’Union européenne à 15, de 1960 à 2008
Source : Élaboré par Michel Husson à partir de Ameco, Commission européenne

Si on ajoute le Japon et les quelques autres pays industrialisés aux États-Unis et à l’Europe occidentale, on constate grosso modo le même type d’évolution. La masse des salaires en proportion du PIB commença à baisser à partir de 1974-1975. La baisse s’accentua brutalement à partir de 1982.

Comme le montre la courbe de Saez (voir graphique 5), la part du revenu national des États-Unis qui revient aux 10 % les plus riches a crû de manière impressionnante. L’accroissement est particulièrement brutal à partir du début des années 1980. Alors que le décile le plus riche s’accaparait 35 % du revenu national en 1982, sa part explose et atteint 50 % vingt-cinq ans plus tard, revenant ainsi à la situation qui précéda le krach boursier de Wall Street en 1929.

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Évolution de la part du revenu total allant aux 10 % les plus riches aux États-Unis entre 1917 et 2006
Source : Saez E. (2008), “Striking it Richer : The Evolution of Top Incomes in the United States”.

La grande transformation des années 1980 se manifesta également par la distance croissante qui sépare le taux de profit (qui augmente) du taux d’accumulation (qui baisse). Exprimé de manière simple : à partir de 1980, une part croissante des profits n’est pas investie dans la production, elle est consommée par les capitalistes ou est déviée vers la sphère financière en lien avec un comportement de rentier.

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Taux de profit et taux d’accumulation États-Unis + Union européenne + Japon
Taux d’accumulation = taux de croissance du volume de capital net
Taux de profit = profit/capital (base 100 en 2000)
Sources et données des graphiques : [Michel Husson->http://hussonet.free.fr/toxicap.xls°.

Une autre évolution complète la grande transformation : aux États-Unis, alors que la part des salaires diminue dans le produit intérieur brut, la consommation privée augmente fortement à partir de 1981-1982. Cela signifie deux choses :
- 1. les salariés financent de plus en plus leur consommation en s’endettant. Ce sont les 20 % de ménages les plus pauvres qui ont le plus augmenté leur endettement (de 90 % entre 2000 et 2007) : c’était le maillon faible du dispositif, le public naturel des subprimes ;
- 2. les capitalistes consomment de plus en plus en utilisant une part croissante de leurs profits dans des dépenses somptuaires. Mais ils s’endettent aussi. En effet, en masse de crédit, les 20 % les plus riches ont contribué à eux seuls à la moitié de la progression de la dette des ménages enregistrée entre 2000 et 2007. Les riches se sont endettés pour spéculer en Bourse ou dans d’autres secteurs comme l’immobilier tant que les prix étaient à la hausse.

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Part des salaires et de la consommation privée dans le PIB aux États-Unis
Sources et données : Michel Husson.
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Part des salaires et de la consommation privée dans le PIB dans l’Union européenne
Sources et données : Michel Husson.

Ainsi que le montrent les deux graphiques ci-dessus , aux États-Unis, la consommation s’est fortement accrue alors que la masse salariale a baissé. Au sein de l’Union européenne, la part des salaires a baissé de manière plus importante tandis que la consommation s’est maintenue. La différence entre les États-Unis et l’Union européenne en ce qui concerne l’évolution de la consommation tient au fait que si l’on excepte la Grande-Bretagne, l’Espagne et l’Irlande, l’endettement des ménages est resté nettement inférieur à celui des États-Uniens (même s’il progresse également). Donc il a financé la consommation dans une moindre proportion.

Le graphique suivant montre qu’aux États-Unis, ce sont les banques, les assurances et les autres investisseurs institutionnels qui ont connu une forte croissance de rentabilité tandis que le taux de profit du secteur industriel a moins progressé.

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Taux de profit des sociétés financières et non-financières aux États-Unis
Le taux de profit des sociétés non financières est calculé selon le rapport entre leurs bénéfices et le stock net de capital fixe de ces sociétés. Le taux de profit des sociétés financières se calcule de manière analogue.
Source : Elaboré par Nacho Alvarez et Bibiana Medialdea à partir de US Department of Commerce, BEA, National Economic Accounts.

En résumé, la grande transformation qui a commencé dans les années 1980 suite à l’offensive lancée par le Capital contre le Travail supposait une croissance économique dont les résultats étaient répartis de manière de plus en plus inéquitable. La croissance était soutenue par une accumulation de dettes dans le cadre d’une financiarisation de plus en plus poussée de l’économie. Tôt au tard, ce modèle d’accumulation devait entrer en crise lorsque le maillon le plus faible de la chaîne d’endettement cèderait (le marché des subprimes). Ce fut le cas à partir de la mi-2007.

Loin d’être un accident économique ou la conséquence des errements de quelques-uns [2], il s’agit de la suite naturelle de la logique qui prévaut dans le système capitaliste. De plus, comme le dit Michel Husson : « La finance n’est pas un parasite sur un corps sain. Elle se nourrit du profit non investi mais, avec le temps, elle acquiert un degré d’autonomie qui renforce ce mécanisme. Les capitaux libres circulent à la recherche d’une rentabilité maximale (la fameuse norme de 15 %) et ils réussissent, au moins temporairement, à l’obtenir sur certains segments. Les banques elles-mêmes captent une partie croissante des profits. Cette concurrence pour un rendement maximal élève la norme de rentabilité et raréfie un peu plus les lieux d’investissement jugés rentables, dégageant ainsi de nouveaux capitaux libres qui vont à leur tour partir à la recherche d’une hyper-rentabilité financière. Ce cercle vicieux repose encore une fois sur une répartition des revenus défavorable aux travailleurs et à la reconnaissance de leurs besoins sociaux [3]. »

Pour comprendre la crise qui a éclaté en 2007, il convient de ne pas s’arrêter à son détonateur. La cascade de faillites financières, si elle en est la partie visible, ne constitue pas la cause fondamentale de la crise.

Il y a 160 ans, Karl Marx a mis en garde contre une interprétation superficielle des crises capitalistes : « Les années 1843-1845 furent celles de la prospérité industrielle et commerciale, conséquences nécessaires de la dépression presque permanente de l’industrie dans la période de 1837 à 1842. Comme toujours, la prospérité lança bientôt la spéculation. Celle-ci surgit régulièrement dans les périodes où la surproduction bat déjà son plein. Elle fournit à la surproduction des débouchés momentanés. Elle hâte en même temps l’irruption de la crise et en augmente la violence. La crise elle-même éclate d’abord là où sévit la spéculation et ce n’est que plus tard qu’elle gagne la production. L’observateur superficiel ne voit pas la cause de la crise dans la surproduction. La désorganisation consécutive de la production n’apparaît pas comme le résultat nécessaire de sa propre exubérance antérieure mais comme une simple réaction de la spéculation qui se dégonfle [4]. »

La conclusion s’impose : la crise en cours trouve ses racines dans le système capitaliste en tant que tel, et pas simplement dans sa phase néolibérale.

Alors, comment en sortir ? Il y a plusieurs issues capitalistes à la crise car ce système ne s’effondrera pas de lui-même. L’issue recherchée aujourd’hui par les gouvernements en place implique un approfondissement de l’offensive du capital contre le travail : austérité ou baisse salariale, augmentation du taux d’exploitation des travailleurs et des petits producteurs, utilisation d’une plus grande part des recettes fiscales pour le sauvetage des capitalistes et pour le remboursement d’une dette publique qui a explosé depuis 2007-2008. Parallèlement à cette offensive en cours, certains mécanismes légers de réglementation des marchés financiers sont en cours d’adoption et une mise sous statut public de quelques entreprises financières a été réalisée (principalement aux États-Unis et en Grande-Bretagne).

Des mobilisations populaires massives pourraient déboucher sur une inflexion de la politique gouvernementale plus ou moins comparable à ce que fut la politique du New Deal initiée par Franklin Roosevelt à partir de 1933, près de quatre ans après le krach de Wall Street, suivi par différents gouvernements d’Europe occidentale (Grande-Bretagne, France) [5]. En sera-t-il de même cette fois-ci ? Rien ne le garantit. Tout va dépendre de la vigueur des résistances de celles et ceux qui sont victimes de la crise. C’est la lutte des classes, cette réalité que la pensée unique veut faire disparaître, qui décidera de l’issue.

Pour leur part, les peuples des PED sont aussi directement confrontés à un retour en force de l’offensive du capital contre le travail. En effet, les années 2004-2007 avaient signifié dans de nombreux pays, notamment les pays émergents, une légère amélioration des conditions de vie, due principalement au niveau élevé des prix des matières premières (y compris le pétrole) qui généraient des revenus importants pour les pays exportateurs. Dans le cas de la Chine, c’est l’augmentation permanente des exportations de produits manufacturés vers les marchés internationaux qui en était la cause. Les travailleurs chinois et russes avaient obtenu des augmentations de salaires. Les gouvernements de pays comme le Venezuela, l’Équateur, la Bolivie, l’Algérie, l’Argentine, le Brésil, l’Inde augmentaient les dépenses sociales. Les entreprises embauchaient et concédaient des augmentations de salaires.

La crise alimentaire du premier semestre 2008, suivie des retombées des crises financières et économiques, a modifié radicalement la situation, même si tous les pays ne sont pas affectés de la même manière. Dans l’ensemble des pays touchés, les luttes populaires seront déterminantes. Car sans attendre l’issue que les capitalistes et les gouvernements à leur service veulent imposer, il faut mettre en avant une sortie anti-capitaliste à cette crise et lutter au plus vite pour avoir une chance d’y parvenir.

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Éric Toussaint

Président du CADTM Belgique (Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde). Dernier livre publié : Banque du Sud et nouvelle crise internationale, CADTM/Syllepse, 2008[1] Voir Eric Toussaint, Banque mondiale, le Coup d’Etat permanent, coédition CADTM-Syllepse-Cétim, 2006, chapitre 14, « La crise de la dette mexicaine et la Banque mondiale ».

[2] Barack Obama a déclaré lors du G8 en Italie en juillet 2009 : « Les actions irresponsables de quelques-uns ont engendré une récession qui a balayé le globe » (voir Le Monde du 11 juillet 2009). Comme si ce n’était pas le système capitaliste et la déréglementation financière décidée par le gouvernement des USA et par les autres membres du G7 qui étaient responsables de la débâcle actuelle.

[3]  » Le capitalisme toxique « , Inprecor n° 541-542, septembre-octobre 2008

[4] « Crise, prospérité et révolutions », Marx-Engels, Revue de mai à octobre 1850 in Marx-Engels, La crise, 10-18, 1978, p. 94.

[5] Voir Eric Toussaint « Un coup d’œil dans le rétroviseur pour comprendre le présent » (3/6) « L’éclipse libérale des années 1930 aux années 1970 », 9 juin 2009 et « Révolution keynésienne et contre-révolution néo-libérale », 11 juin 2009,


Bonjour: 13/09/09, ouverture de ce blog!

13/09/2009

Aujourd’hui 13 septembre 2009,  ouverture de ce blog collaboratif ouvert aux membres du  « Cercle des Économistes Citoyens » (GRESSO et Monnaie), ainsi qu’à leurs invités.

Nous espérons vous y présenter prochainement des articles de qualité, avant tout  critiques de l’économie et de la finance sous leur forme actuelles, en ouvrant de nouvelles pistes sur ce qu’il serait sans doute souhaitable de faire.

A bientôt

le CEC