Pourquoi n’avons-nous pas de politique de développement ?

A la surface de notre planète, et au sein des populations, nous disposons de toutes les ressources pour rendre la vie digne, voire agréable, à l’ensemble de l’humanité. Pourquoi, dès lors, n’observons-nous dans les faits aucune amélioration significative des conditions de vie de l’immense majorité des humains ? Le capitalisme libéral et la mondialisation sont vus comme des objectifs à atteindre, d’où découleraient, d’une manière immanente, le développement. Mais quel développement ? Sur quelle base, et pour quels objectifs ? L’économie est un moyen au service d’une fin. En faire une fin en soi est aberrant, car cela nous ôte jusqu’à la possibilité de penser une politique en dehors des contraintes économiques, sans parler de la mettre en œuvre. L’établissement d’objectifs réalistes de développement, et la volonté de les atteindre, sont les préalables nécessaires et suffisants pour enfin retrouver une action politique, comprise comme la recherche des voies menant à leur réalisation, y compris à travers le redéfinition des règles économiques, si nécessaire.

1 Un programme politique consensuel
Le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) utilise depuis plusieurs années un « indice de développement humain », qui ne s’arrête pas aux seules considérations économiques et financières (le PIB), mais fait aussi appel à des notions de bien-être et de qualité de vie (essentiellement l’espérance de vie et le niveau moyen d’instruction). Cela nous donne une indication sur ce qu’il faudrait comprendre par « développement » ; c’est sans doute plus un accroissement de la qualité intrinsèque de la vie qu’une augmentation continuelle de la masse de biens consommés, même si l’équipement des familles est aussi une source de développement (notamment à travers la libération de temps auparavant dévolu au travail domestique, et désormais utilisable pour le loisir et/ou la culture, la formation, etc.).

Sur la base ainsi définie de ce que pourrait être un « développement humain » (comprendre « centré sur l’épanouissement humain »), imaginons un programme politique qui proposerait de donner à toute l’humanité, en trente ans, un accès sans condition à l’eau potable, à la nourriture saine et abondante, aux soins de santé, à l’éducation et à la justice. Les peuples de la Terre disposent aujourd’hui, c’est prouvé par de nombreuses études et rapports, notamment au sein des instances onusiennes, des ressources matérielles, des technologies et de la main-d’œuvre qualifiée pour y parvenir. Un tel programme soulèverait l’enthousiasme, ou du moins susciterait l’adhésion sans condition de tout honnête homme. Alors, pourquoi ce programme n’est-il pas plus souvent mis en avant, soutenu par nos politiques, y compris dans le domaine dit « du développement » ? Pourquoi personne n’a-t-il encore tenu un tel discours devant les assemblées nationales ni à l’ONU, proposant d’atteindre ces cinq objectifs, ou bien même un seul d’entre eux ? Qu’est-ce qui nous empêche, nous les humains, de mettre en œuvre une vraie politique de développement ?

2 La question de la monnaie
La réponse, je la vois déjà dans vos yeux : qui va payer ? Comment financer un tel programme ? En effet, c’est toujours ce qui est répondu quand un humain lance ce type de proposition : il manque de l’argent. Ce qui nous amène (ou, tout au moins, devrait nous amener, parce que, visiblement, ce n’est pas souvent le cas…) à nous poser la question de la monnaie. C’est quoi la monnaie, comment est-elle fabriquée, par qui, et surtout pour qui ?

Autrefois, la monnaie, c’était une matière rare, donc précieuse, qui représentait symboliquement une certaine richesse matérielle, contre laquelle il était possible de l’échanger. Le fait que la monnaie était elle-même matérielle impliquait que sa quantité soit limitée à… ce qu’il était possible d’en obtenir ! L’or est disponible jusqu’à une certaine masse, et puis au-delà, plus rien. En cas de demande de monnaie supérieure à la quantité disponible, il devenait impossible de satisfaire tout le monde, d’où compétition pour la monnaie, et donc obligation de choisir entre les projets financés.

Au jour d’aujourd’hui, si la monnaie reste (ou devrait rester) la contre-valeur symbolique d’une richesse réelle, elle est devenue essentiellement électronique, évanescente, et surtout totalement découplée de toute référence matérielle (depuis 1971, et la décision de R. Nixon, alors président des Etats-Unis d’Amérique, d’abandonner la convertibilité dollar-or). La fabriquer ne coûte donc rien, au regard des sommes qui peuvent être fabriquées. Quelques électrons bougent dans une mémoire d’ordinateur, et hop ! voilà créé 1 milliard d’euros ! La création monétaire est donc littéralement gratuite ! Pourquoi en ce cas la monnaie est-elle si rare qu’elle ne permette pas la réalisation des objectifs de développement exposés au point 1 ? Qui fait la monnaie ?

Beaucoup de personnes, y compris les banquiers bien souvent, croient encore que la monnaie est créée par les banques centrales (telle la BCE). C’est faux. Bien des personnes encore, et là aussi beaucoup de banquiers, croient que c’est l’épargne déposée qui crée le crédit nécessaire à l’investissement. C’est encore faux (1). En effet, la vérité nue, c’est que ce sont les banques privées qui créent la monnaie ex nihilo, pour satisfaire la demande de crédit. Et c’est l’argent des crédits qui finit par revenir dans les banques pour créer les dépôts ! Aujourd’hui, 95% de la monnaie en circulation (masse monétaire M3) est de la monnaie de crédit (dite scripturale, « d’écriture ») créée ex nihilo par le système bancaire privé, tandis que seulement 5% sont de la monnaie fiduciaire (les pièces et billets des banques centrales) (2).

A ce point, sachant donc comment est créée la monnaie, sachant qu’elle est gratuite à produire, et qu’elle pourrait donc largement être assez abondante pour financer une politique de développement, il convient de se demander pourquoi n’est-elle pas créée pour le développement ? Ce qui revient à se demander finalement : pour qui est-elle créée ? La réponse saute aux yeux ; les banques privées sont des entreprises, donc elles sont, dans le système capitaliste, soumises à une obligation de rentabilité financière, donc elles ne créeront la monnaie que pour les projets qu’elles jugeront rentables. Soit dit en passant, l’appréciation du potentiel de rentabilité est tout sauf objectif, ce qui permet au système tout entier de générer des crises comme celle des subprimes, actuellement en cours (3).

Conclusion partielle sur le point 2 : dans le système économique et financier actuel, nous ne disposerons jamais en abondance de la monnaie nécessaire aux objectifs non rentables d’une politique de développement.

3 Les sirènes du capitalisme libéral
Certains (et ils sont nombreux de par le monde) argueront que le capitalisme libéral sauvera le monde, et que le « miracle occidental », qui a fait passer l’Occident du statut de terre arriérée il y a 500 ans à celui de locomotive du monde, se répétera pour le reste de la planète, à condition de reproduire le schéma capitaliste qui s’y développe depuis la fin de la Renaissance. Outre de faire ainsi stupidement d’un moyen économique une fin politique, c’est, à mon sens, oublier un peu vite que le « miracle » occidental s’est appuyé sur l’exploitation, jusqu’à la ruine, du reste de la planète. C’est oublier les fortunes en monnaies métalliques amassées sur le dos des Amérindiens par les conquistadores, c’est oublier le développement commercial et technique permis par l’esclavage, qui a représenté pendant 300 ans la principale force mécanique exploitée par l’Occident. C’est oublier un peu vite la colonisation, les guerres entre nations européennes, l’exploitation du travail des enfants partout autour du monde, depuis deux siècles. C’est oublier deux guerres mondiales, la prostitution de masse, les narco-trafics et le pillage systématique des ressources matérielles et humaines de la planète.

C’est cela, le vrai visage du « miracle occidental ». Le capitalisme est un système qui ne permet pas, par nature, le développement simultané de toute la population mondiale, puisqu’il exige l’exploitation des uns au bénéfice des autres. Il y aura toujours, globalement, des gagnants, et des perdants. Les gagnants peuvent trouver les moyens de se développer (cas de l’Europe depuis la Renaissance), tandis que les perdants sont contraints de se serrer la ceinture. Il se trouve que l’Europe est en ce moment même en train d’expérimenter ce qui arrive quand on passe dans le mauvais camp : baisse du pouvoir d’achat, remise en cause des acquis du développement, telles la santé, les retraites, l’éducation. En ayant trouvé sur leur chemin plus forts qu’eux au jeu du « développement » capitaliste, les Européens sont en passe de devoir se serrer la ceinture à leur tour…

Conclusion partielle sur le point 3 : il est illusoire d’attendre du seul capitalisme, même (et surtout ! dirais-je) s’il est « libéral », la réalisation des objectifs proposés au point 1.

4 Le choix qui se pose à nous
Il ne nous reste donc que deux solutions pour développer la planète conformément à l’esprit des cinq objectifs du point 1 :

A) Espérer (vainement, nous venons de le voir) un succès futur du capitalisme libéral, et continuer à nous donner bonne conscience en poursuivant, au compte-gouttes, les « politiques » actuelles de développement et d’aide internationale (en raclant ici et là quelque fond de tiroir oublié par les géants de la finance, ou plus généreusement donnés par quelques citoyens qui le peuvent encore). Le déroulement ultime d’une logique économique ne peut tenir lieu en elle-même de politique de développement. Elle ne sera jamais qu’un outil, un moyen destiné à faciliter l’accès à certains objectifs du développement, elle n’est pas une fin. C’est pourquoi l’extension totalitaire du libéralisme économique, actuellement en cours, ne mènera pas l’humanité à connaître un sort meilleur.

B) Nous donner réellement les moyens de notre développement. Le développement humain sera une affaire politique, c’est-à-dire une affaire de volonté, exprimée par l’ensemble de la population mondiale, à partir de laquelle seront définis des objectifs réalisables. Dès lors, il deviendra possible de définir une politique, c’est-à-dire une série de mesures et de moyens à mettre en œuvre pour les atteindre. Pour y parvenir, nous n’échapperons pas à la création d’un nouveau système économique et financier, lequel permettra enfin l’allocation massive des ressources matérielles, technologiques et humaines nécessaires à la réalisation des objectifs du développement.

Brieuc Le Fèvre

_____________________________

(1) En 1971, la Banque de France éditait un opuscule dénommé La Monnaie et la Politique monétaire dans lequel elle précisait : « Les particuliers, même paraît-il certains banquiers, ont du mal à comprendre que les banques aient le pouvoir de créer de la monnaie ! Pour eux, une banque est un endroit où ils déposent de l’argent en compte et c’est ce dépôt qui permettrait à la banque de consentir un crédit à un autre client. Les dépôts permettraient les crédits. Or, cette vue n’est pas conforme à la réalité, car ce sont les crédits qui font les dépôts. »

(2) Le lecteur trouvera à ce sujet des informations fort intéressantes sur le site http://www.fauxmonnayeurs.org, ainsi que dans les thèses de Maurice Allais sur la monnaie (M. Allais est prix Nobel d’économie en 1988).

(3) Voir en particulier
http://www.fauxmonnayeurs.org/articles.php?lng=fr&pg=47 tiré de la référence précédente, pour un éclairage intéressant sur ce point spécifique.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :