Allais: court résumé

24/11/2009
Par Jean Guiraud 

« La crise mondiale aujourd’hui », Maurice Allais, Prix Nobel de Sciences Economiques en 1988. Ed. Clément Juglar 1999.

Cet auteur qui est et se dit « libéral » a prévu et annoncé la « crise » –   il y a 10 ans en 1999   –  et fait des propositions de réformes du système financier mondial décisives. Elles pourraient être qualifiées d’utopiques et farfelues si elles venaient d’un économiste « de gauche ».

Qui ose les reprendre aujourd’hui ?

 » les grandes institutions internationales sont bien plus préoccupées par les pertes des spéculateurs (indûment qualifiés d’investisseurs) que par le chômage et la misère suscités par cette spéculation ».

Remèdes proposés par l’auteur au fonctionnement actuel des institutions financières et monétaires:

1/Réforme du crédit

  • toute création monétaire doit relever de l’Etat et de l’Etat seul .(2) Les gains provenant de la création monétaire permettraient d’alléger très sensiblement les impôts actuels.(4)
  • tout financement d’investissement à un terme donné doit être assuré par des emprunts au moins de même terme. Aucun emprunt à long terme ne peut être financé par des emprunts à court terme.

Les moyens:

Dissociation totale des activités bancaires et leur attribution à 3 catégories d’établissements distincts et indépendants:

-Banques de dépôts: encaissements, paiements, garde de dépôts de leurs clients.

-Banques de prêts: le montant global des prêts ne peut excéder le montant global des fonds empruntés.

-Banques d’affaires: investissent dans les entreprises les fonds empruntés au  public ou aux banques de prêts.

2/Réforme de l’indexation:

Indexation obligatoire de tous les engagements sur l’avenir: prêts, emprunts, salaires, etc… aussi bien entre particuliers, entreprises et Etat.

But: libérer l’économie de toutes les contraintes attachées à l’incertitude de l’avenir, établir pleinement le principe d’ honnêteté dans l’exécution des contrats. En finir avec la spoliation des débiteurs ou des créanciers.

3/Réforme des marchés boursiers:

Le système actuel est fondamentalement anti-économique et défavorable à un fonctionnement correct des économies.

  • Rendre impossible le financement des opérations boursières et de la spéculation par la création de moyens de paiement ex nihilo.
  • Augmenter les garanties en liquidités.
  • Supprimer la cotation en continu et la remplacer par une seule cotation par jour pour chaque place financière et pour chaque valeur.(3)
  • Supprimer les programmes d’achat/vente automatiques.
  • Interdire la spéculation sur les indices et les produits dérivés.(1)

4/Réforme du système monétaire international:

  • Abandonner le système de changes flottants pour un système de taux de changes fixes mais revisables
  • Interdire toute dévaluation compétitive.
  • Abandonner le dollar comme monnaie de compte, d’échange et de réserve.
  • Etablir progressivement une unité de compte commune sur le plan international par un système approprié d’indexation.
  • Interdire la spéculation aux banques sur les changes, les actions, obligations et produits dérivés.

« Il s’agit de réformes fondamentales qui intéressent la vie de tous les jours de millions de citoyens. Ces réformes indispensables n’ont été réalisées, ni même envisagées, ni par les libéraux justement préoccupés de favoriser l’efficacité de l’économie, ni par les socialistes justement attachés à l’équité de la distribution des revenus…. Les uns et les autres n’ont cessé d’être aveuglés par la répétition incessante de toutes parts de pseudo-vérités et par des préjugés erronés. »

1) « Les énormes profits des hedge-funds  impliquent d’énormes risques ……Inutilité de ces spéculations pour un fonctionnement normal de l’économie, mais également instabilité fondamentale qu’elles génèrent et  risques considérables qu’elles font courir à l’ensemble de l’économie…..Interdire les spéculations sur les produits dérivés et dissoudre tous les hedge-funds…. On ne peut prendre le risque de déstabiliser l’économie mondiale sous le seul prétexte de maintenir les gains éventuels  des spéculateurs. »

« L’organisation actuelle des marchés boursiers a été conçue dans le seul intérêt de ceux qui participent à la mise en œuvre de ces nouveaux instruments ».

« …cette organisation est fondamentalement nuisible pour l’ensemble de l’économie; elle est éminemment déstabilisatrice; elle favorise une volatilité excessive des marchés; elle se prête à toutes les manipulations; elle est génératrice de fraude et inutilement coûteuse ».

« Il paraît difficile de qualifier d' »investisseurs » des opérateurs dont la seule motivation est de spéculer sur le comportement grégaire de l’ensemble des spéculateurs. Il ne s’agit pas ici de décisions économiques d’investissements, mais de pures opérations de spéculation, où seuls les initiés peuvent effectivement gagner ».

« La spéculation sur les produits dérivés est en tout point comparable à ce que sont les spéculations sur les jeux de course , ou les spéculations sur les loteries » mais à la différence des courses et loteries la spéculation sur les produits dérivés peut avoir des conséquences économiques graves (ndlr). »Elles n’offrent réellement aucun avantage pour l’économie et elles ne peuvent que compromettre sa stabilité ».

2) »Dans son essence la création de monnaie ex nihilo actuelle par le système bancaire est identique … à la création de monnaie par des faux  monnayeurs….Concrètement elle aboutit aux mêmes résultats. La seule différence  est que ceux qui en profitent sont différents ».

3) « …soutenir que la cotation continue des cours est nécessaire revient à supposer que les opérateurs sont capables de déterminer immédiatement l’influence de l’indice… » des prix américains qui , par exemple, vient d’être connu, sur la valeur d’autres actions. « En réalité il n’existe aucun opérateur ayant cette capacité… Le seul cas où une information de dernière heure pourrait avoir une influence déterminante sur l’estimation, par exemple, de la valeur boursière des actions Peugeot en France relève en réalité d’un délit d’initié ».

« La cotation continue des cours permet toutes les manipulations et elle permet   toutes les opérations déshonnêtes des intermédiaires. Elle n’a qu’un seul résultat:  tromper et spolier les épargnants ».

4) Ces gains procurés aux États et que Maurice Allais estime, en France, presque   aussi importants que ceux de l’impôt sur le revenu couvrent la dette de l’État. Cette dette, c’est de l’argent prêté à l’État alors qu’il en est le propriétaire réel.

+++++++++++++++++++++++++++

Un résumé plus complet de ce livre est disponible sur ce lien


Dette publique – Article court

16/11/2009

Le 30/09/2009 l’AFP annonçait: La dette publique de la France (État, sécurité sociale et collectivités locales) a augmenté de 61,1 milliards d’euros au deuxième trimestre 2009 par rapport au trimestre précédent pour atteindre 1.428 milliards, soit « approximativement » 73,9% du PIB, a annoncé mercredi l’Insee. La dette brute des administrations publiques, calculée selon les critères de Maastricht, a ainsi augmenté de 3,5 points de PIB par rapport à la fin mars 2009, précise l’Institut national de la Statistique. Selon les prévisions du gouvernement, la dette publique devrait dépasser 83% du PIB à la fin de 2010 après 68% fin 2008, sous l’effet de l’envolée du déficit public gonflé par la crise économique qui frappe la France.

On ne parle plus que de cela: la dette, la dette, la dette… en essayant par la même occasion de culpabiliser chacun de nous, en nous expliquant qu’il n’y a que deux solutions pour la réduire ou seulement éviter qu’elle ne s’amplifie, à savoir

– augmenter les prélèvements (taxes et impôts)

– diminuer  les redistributions

Outre que c’est oublier que l’État restitue en prestations collectives l’ensemble de ses prélèvements (pas toujours d’une manière équitable, il faut le reconnaître), que les dépenses des uns font les recettes des autres (au sujet par exemple du « déficit » de la Sécurité Sociale qui est évidemment transféré dans une augmentation des revenus des professions de santé), et c’est également oublier ce qui suit, sujet de ce petit rappel que nous avons largement développé par ailleurs.

Nous avons payé l’an dernier, en 2008, près de 55 milliards aux prêteurs, pour les seuls intérêts et pour une seule année, ce qu’on appelle « la charge de la dette » des Administrations publiques. Pour vous donner une idée, c’est l’équivalent de 1000 airbus A320 (soit un cadeau de presque 2 Airbus A320 par jour aux « non-résidents »), ou de 3 portes-avions, ou de 55 000 belles villas sur la Côte d’Azur, ou de l’isolation (en comptant 10 000 euros par foyer) de 5 500 000 logements, ou un salaire net de 18000 euros annuel (salaire médian en France) pour plus de 3 000 000 personnes … mais vous pouvez trouver d’autres exemples, il n’en manque pas!

C’est transférer de notre travail et notre production 150 millions d’euros par jour – oui, par jour: 1 milliard par semaine! – à ceux qui sont déjà les plus riches (qui d’ailleurs peuvent ainsi nous reprêter cet argent à nouveau contre intérêts). Mais cette monnaie qu’ils nous prêtent, est, comme 93% de la monnaie en circulation, issue de la création monétaire par les banques privées, monnaie évidemment payante bien que créée à partir d’une simple ligne d’écriture lors de « monétisation » de créances (voir le site http://monnaie.wikispaces.com/ pour les détails concernant l’émission de monnaie par les banques de second rang).

Le recours à l’emprunt par l’État, qui pouvait se concevoir lorsque la monnaie était représentative d’une certaine quantité de métal (or ou argent) qui à un moment pouvait manquer dans les caisses, n’a maintenant plus aucune justification depuis que la monnaie est totalement dématérialisée. Il reste seulement important qu’elle ait, comme toute monnaie, une contrepartie en « biens réels » ou en créances recouvrables, c’est-à-dire des actifs sains.

Depuis 1973 (l’article 25 de la loi du 3 janvier  précise que « Le trésor public ne peut être présentateur de ses propres effets à l’escompte de la Banque de France ». Ce qui signifie que notre pays s’est interdit de permettre à la Banque de France de financer le Trésor Public, c’est-à-dire de créer la monnaie dont il a besoin pour son développement (écoles, routes, ponts, aéroports, ports, hôpitaux, bibliothèques, etc.).

Et le traité de Maastricht a entériné pour l’Europe cet état de fait par l’article 104 (repris par l’art. 123 du traité de Lisbonne) qui précise  » Il est interdit à la BCE et aux banques centrales des États membres, ci-après dénommées « banques centrales nationales », d’accorder des découverts ou tout autre type de crédits aux institutions ou organes de la Communauté, aux administrations centrales, aux autorités régionales ou locales, aux autres autorités publiques, aux autres organismes ou entreprises publics des États membres; l’acquisition directe, auprès d’eux, par la BCE ou les banques centrales nationales, des instruments de leur dette est également interdite.« 

En clair, les États sont obligés de financer nos besoins collectifs sur les marchés financiers, en augmentant perpétuellement notre dette à cause d’intérêts iniques et non nécessaires car ils ne sont que la conséquence d’une décision politique dont les effets furent désastreux.

De ce fait, alors qu’avant elle avait le choix, la France s’est obligée d’emprunter sur les marchés monétaires en émettant des « obligations » auprès des plus riches, des rentiers, et des investisseurs institutionnels (assurances, banques, etc). L’État, c’est-à-dire nous tous, doit payer un intérêt à ceux qui achètent les instruments de cette dette (40% du montant par des résidents, 60% par des non-résidents). Au fil des années, cet argent distribué aux plus riches plombe les finances publiques et il faut couvrir par l’emprunt le déficit toujours justement proche du montant des intérêts.

Et au total, c’est plus de 1300 milliards d’euros d’intérêts que nous avons payé entre 1980 et 2008!

Si nous avions pu créer notre monnaie — faire exactement ce qu’ont le droit de faire les banques privées — la dette publique serait quasiment inexistante aujourd’hui.

Si nous n’avions pas eu d’intérêts à payer, en partant d’une dette initiale de 239 milliards d’euros à fin 1979 (déjà litigieuse) la dette aurait totalement disparue entre 2005 et 2007 (l’année 2008 correspondant à un endettement anachronique comme le seront également 2009 et 2010 et sans doute 2011). Tout au long de ces années, les soldes auraient été positifs (les détails des calculs ayant aboutis  à ces chiffres peuvent être trouvés dans un article plus développé sur le site « dette et monnaie » à  http://monnaie.wikispaces.com/Arnaque )

En conclusion, il semble indispensable que l’article 123 du Traité de Lisbonne soit renégocié, dès son entrée en application, afin de permettre, au niveau de la zone euro, un droit d’émission monétaire par la Banque Centrale Européenne (donc sans intérêts) au bénéfice des États et l’autorisation pour les Banques Centrales Nationales (la Banque de France en ce qui nous concerne) de racheter les « titres de dette » au fur et à mesure qu’ils arrivent à échéance (il s’agit de montants de l’ordre de 200 à 250 milliards par an), par une émission monétaire qui transfèrera progressivement la dette à notre Banque Centrale nous laissant avec la même dette mais sur laquelle nous n’aurons plus d’intérêts à payer.

André-Jacques Holbecq

Auteur avec Philippe Derudder de : “La dette publique, une affaire rentable” (2008 – Ed. Yves Michel) – préface d’Etienne Chouard


Attali découvre – et modifie – un vieil apologue

12/11/2009

Ce fut amusant de voir que Jacques Attali a découvert ce vieil apologue de « la Dame de Condé » (qu’il a juste un peu ré-écrit) ,ainsi que par la même occasion le concept de la « vitesse de rotation de la monnaie » qui, je le rappelle, s’écrit Vr=PIB/Mx , c’est-à-dire que la vitesse de rotation se constate par le quotient PIB divisé par la masse monétaire choisie (M1, M2 ou M3) circulante dans le pays

On peut aussi dire que, à Vr constant, si M augmente, le PIB augmentera…

Mais place à l’article d’Attali!

Dans une économie saine, l’emprunt sert à investir pas à consommer.

Monday 22 June 2009

Parmi les innombrables messages qui circulent sur le Net, il en est un, ces jours-ci,  qui m’a beaucoup intrigué. Le voici: «Dans un village qui vit du tourisme, il n’y a plus de touristes, à cause de la crise. Pour survivre, tout le monde emprunte à tout le monde. Plusieurs mois passent, misérables.  Arrive enfin un touriste qui prend une chambre dans l’hôtel, qu’il paie avec un billet de 100 euros. Le touriste n’est pas plutôt monté à sa chambre que l’hôtelier court porter le billet chez le boucher à qui il doit justement cent euros. Le boucher va lui-même  aussitôt porter le même billet au paysan qui l’approvisionne en viande; le paysan, à son tour se dépêche d’aller payer sa dette à la prostituée à laquelle il doit quelques «services». La prostituée va à l’hôtel pour rembourser à  l’hôtelier les chambres qu’elle louait à l’heure. Comme elle dépose le billet de 100 € sur le comptoir, le touriste, qui  venait dire à l’hôtelier qu’il  devait repartir tout de suite,  ramasse le  billet et disparaît. Au total, chacun a payé sa dette;  rien n’a été dépensé, ni gagné, ni perdu, par personne. Et plus personne dans le village n’a de dettes. N’est-ce pas ainsi qu’on est en train de résoudre la crise mondiale?»

Ce texte étonnant appelle bien des commentaires :

-1.  Quel est le tour de passe-passe? Comment est-il possible de faire disparaitre l’ensemble des dettes de tout un village sans que personne ne dépense un sou (sauf  peut-être  l’hôtelier, qui a perdu la disposition de sa chambre pendant le temps,  même court, pendant lequel le client l’avait louée)? Tout simplement parce que, chaque villageois a une dette à l’égard d’un autre; de façon circulaire. Il  suffit donc, pour l’annuler  pour tous, de l’annuler pour chacun.

-2. La situation globale de l’économie réelle ressemble à la situation de ce village, car chacun, dans le monde, est à la fois créancier de l’un (au moins sa banque) et débiteur d’un autre (au moins une banque), et même de plusieurs autres. Et le total des dettes, par définition, est égal à celui des créances.

-3. Cette histoire donne une belle leçon d’économie: personne, dans  les institutions financières au moins, ne pense à rembourser sa dette; au contraire, beaucoup s’emploient, avec l’argent nouveau qu’ils peuvent recevoir, à en créer de nouvelles, pour eux-mêmes et pour d’autres.

-4. Si l’argent que distribue en ce moment de façon presque illimitée, dans chaque pays, la Banque Centrale (ici, le touriste) servait à rembourser les dettes de tous , et d’abord celles de l’Etat (ici, l’hôtelier),  plutôt qu’à en accumuler de nouvelles, en le dépensant, la crise pourrait etre résolue beaucoup plus vite et plus sainement qu’aujourd’hui, où le recul de la crise s’annonce comme la préparation d’une autre, bien plus terrible, par accumulation de dettes insurmontables.

-5. Peut être faudrait-il enseigner ainsi l’économie. Sans doute comprendrait-on mieux quelques idées simples. Et d’abord, que la priorité d’une économie saine, c’est d’utiliser l’emprunt pour investir, et pas pour consommer. Mais de cela, le système financier ne veut pas entendre parler. Même aujourd’hui, alors que la crise est encore intense, il n’a qu’une seule préoccupation: retourner au plus vite à son métier principal, endetter les autres, pour faire  le maximum de profits.

Jacques Attali