La Grèce est partout (Michael R. KRÄTKE)

En Europe, la bonne affaire des « emprunts d’État » prospère dans l’ombre de a crise financière. Car nul créancier ne peut rêver meilleur débiteur qu’un État….

À la crise bancaire et financière a succédé rapidement et sans surprise la crise économique mondiale. Nous voici maintenant  au troisième stade de la Grande Crise : la crise des finances publiques. Un remake de « Crime et châtiment » : le généreux plan de sauvetage des banques sera payé par le citoyen lambda. La croissance exponentielle de l’endettement public sert d’arme pour imposer cette logique à coups de trique. Quelques petits peuples – les Islandais au Nord, les Grecs au Sud – osent s’opposer aux aberrations dominantes et refusent de payer la crise. Presque du jour au lendemain les dettes des autres sont devenues le problème de tous.

Selon les derniers chiffres du FMI, les dettes de cinq des États du G8 dépassent désormais 100% de leur produit intérieur brut (PIB), la palme revenant au Japon (230%). L’Allemagne et le Canada sont encore en deçà des 100%, 5 États de l’UE – l’Espagne, le Portugal, l’Irlande et la Grèce juste au-dessous ou au-dessus de cette limite. Jamais auparavant la dette publique des pays capitalistes industrialisés n’avait crû dans de telles proportions en temps de paix qu’elle ne l’a fait depuis septembre 2007.

Pour la seule année 2009 les engagements de la République fédérale ont grimpé jusqu’à 1 692 milliards d’euros. Il faut remonter à 1995 – première année où le coût de la réunification a été réellement budgété-  pour retrouver une inflation plus importante de l’endettement public. Dans les pays de l’OCDE le niveau moyen des déficits publics se situe autour de 80% du PIB, dans quelques années tout le monde devrait avoir franchi la barre des 100%.

Plus de 8 000 milliards d’euros

Au sujet de la dette publique les opinions des économistes ont toujours divergé. On dit qu’un État qui s’endette trop peu oblitère son avenir. Un État qui s’endette trop ruine son économie. En Allemagne comme dans tous les pays où règne le dogme néolibéral prédomine le mantra de la pensée unique, selon lequel l’endettement public est un mal absolu, qui ne saurait mener qu’à l’inflation, à une fiscalité exorbitante et à la faillite de l’État. On fait donner toute la puissance des médias pour faire oublier le lien entre crise financière, sauvetage des banques et explosion de la dette publique et entonner la chanson des économies et des restrictions budgétaires avec son refrain de « l’État-Providence impossible à financer ».

Aucune raison de paniquer. Aucun État européen n’est acculé à la faillite. Même les Grecs ne doivent pas rembourser leurs 300 milliards d’euros (ou presque), soit 130% de leur PIB : il faut seulement se refinancer régulièrement, entendez : remplacer les vieilles dettes par des nouvelles. Cela ne devrait pas poser problème : l’État, détenteur du monopole fiscal et financier, est de loin le meilleur débiteur. À la différence des grandes banques, il ne peut faire faillite que si son économie est totalement ruinée. Et malgré la crise il n’en est nulle part question en Europe.

Partout dans le monde la dette publique augmente, de plus en plus d’emprunts publics sont lancés sur les marchés financiers et en règle générale on se les arrache, car les emprunts proposés sont largement sursouscrits. Même la Grèce aurait encore facilement pu lancer au début de l’année trois fois plus d’emprunts sur les marchés. L’ensemble de l’UE  a souscrit  en 2008 plus de  650 milliards d’euros d’emprunts, en 2009 on en était déjà à plus de 900 milliards, en 2010 (estimation conservatoire) on devrait nettement dépasser les 1100 milliards. L’ardoise de l’UE dépasse au total les 8 000 milliards d’euros. S’y ajoutent les USA avec plus de 2 300 milliards d’emprunts tout neufs. Le commerce des obligations na jamais été aussi florissant. Pourquoi donc cette inquiétude des marchés, ces angoisses soudaines quant à la dette grecque, italienne, espagnole, portugaise ou irlandaise ? Pourquoi cette crainte de la banqueroute, à laquelle de toute évidence les marchés sont les derniers à croire ? Les emprunts  grecs, espagnols, portugais continuent à s’enlever comme des petits pains, on se les arrache autant que les créances allemandes. Bien sûr avec des primes de risque juteuses, qui rendent le paquet nettement plus profitable.

L’endettement public est bien plus ancien que le capitalisme moderne. Les banqueroutes publiques ont été, avant l’invention de l‘endettement permanent, un moyen éprouvé pour les gouvernants  de mettre au pas leurs créanciers. Ceux-ci se satisfaisaient alors d’intérêts exorbitants. De nos jours les annonces catastrophistes d’une menace de banqueroutes publiques constituent un moyen extrêmement efficace de soumettre aux marchés financiers les gouvernements et avec eux les peuples et nations, prétendument souverains. Quand la solvabilité d’un État est efficacement mise en doute, c’est aux créanciers que cela profite au premier chef ;  de nos jours en règle générale non d’autres États, mais des investisseurs privés, des banques, des compagnies d’assurances et des fonds (de pension). Une part non négligeable de la richesse nationale atterrit dans leur poche.

Les taux de déficit et d’endettement disent peu de choses sur le risque d’endettement effectif. Certes ils ont du succès auprès des profanes en économie de la classe politique parce qu’ils détournent des véritables faiblesses d’une économie nationale – par exemple, on oublie que l’Allemagne est extrêmement dépendante de ses exportations.  On aime aussi simplifier abusivement les taux d’annuités – le rapport entre les recettes fiscales annuelles et les intérêts annuels de la dette. Lorsque- comme en Grèce- les recettes fiscales sont faibles, parce que les élites ne paient presque pas d’impôts, que la crise économique réduit les revenus imposables  et que les intérêts des emprunts sont gonflés par les spéculateurs et les agences de notation, le taux d’annuités peut s’élever à 30 ou 40%. Quand cela se produit et que le service de la dette engloutit le budget public, le pays touché est précipité dans le piège de la dette. Il ne pourrait s’en tirer qu’en proclamant une véritable faillite de l’État. Pour éviter cela, il faut abaisser le taux d’intérêt. Une communauté telle que l’UE pourrait très bien l’obtenir, en garantissant la solvabilité de la Grèce, et sans reprendre à son compte ne fût-ce qu’un centime des dettes du pays et verser  dans les âneries populistes de Merkel & Co.

C’étaient et ce sont toujours les banques – en tête les instituts financiers européens – qui achètent et détiennent les obligations grecques et  tirent  d’énormes profits de la crise financière qu’elle traverse : les principaux créanciers de la Grèce sont des institutions bancaires et des compagnies d’assurances françaises, suisses et allemandes, suivies, loin  derrière, par des banques états-uniennes et britanniques.  Les banques portugaises détiennent presque autant de créances grecques que les États-uniens.

S’en sortir au moyen de l’inflation ?

Incontestablement les dettes de l’État fondraient sous l’effet une inflation importante qui dévaluerait ses obligations et abaisserait les taux nominaux sur la base desquels l’État rembourse. Pour constituer un remède rapide, l’inflation devrait toutefois être galopante.  À l’heure actuelle c’est à peu près impossible au en dépit de la croissance planétaire des dettes publiques, car tant que des surcapacités structurelles subsisteront dans presque toutes les branches les prix ne monteront guère. Les haussiers, en ce moment, ce  sont l’État et quelques grandes firmes qui contrôlent l’énergie et autres ressources – cela ne suffit pas pour déclencher une hyperinflation. Quelle solution reste-t-il ? Ne pourrait-on pas -une fois n’est pas coutume – faire preuve de bon sens au lieu de recourir à un dogmatisme rigide et à un populisme de mauvais aloi ? On pourrait apporter à la Grèce une aide simple et efficace même sans reprendre à son compte un centime des dettes du pays. Par exemple au moyen de bons européens ou de prêts de la Banque centrale européenne (BCE). Nous sommes déjà en droit d’appliquer la procédure d’exception autorisant les banques centrales de la zone euro à accepter comme garanties les emprunts publics de la Grèce ou d’autres nations.

Il serait plus sage de changer les règles en vue d’éviter des crises du même type. Aucune logique économique n’implique l’interdiction statutaire faite à la BCE d’acheter et détenir des créances publiques de ses États membres.  Cette règle absurde a conduit la BCE, au cours des derniers mois, à inonder de crédits à un taux dérisoire les banques de la zone euro et parallèlement à refuser d’en accorder aux États membres. En revanche les banques européennes – allemandes en tête – ont emprunté de l’argent à la BCE à des taux très bas, et l’ont ensuite prêté à l’État grec à des taux usuraires.  Une excellente affaire. Ackermann et Co. sont aux anges.

Ce n’est pas de la bêtise pure et simple, c’est calculé. En agitant le spectre d’une faillite des États et la menace d’un chaos monétaire en cas de chute de l’euro, on impose d’autres « réformes » néolibérales. En Espagne et en Italie, au Portugal et en Grande-Bretagne, partout la retraite à 67 ans est à l’ordre du jour. Partout le citoyen lambda- pas les détenteurs de capitaux et de patrimoines – doit se préparer à de très fortes augmentations d’impôts. Partout les prestations sociales se restreignent, partout on s’attaque aux services publics. Sous le vent de la prétendue détresse financière de l’État on poursuit joyeusement la privatisation des biens publics. On mène les Grecs à l’abattoir, on cuit les Portugais à petit feu et déjà on aiguise les couteaux pour saigner l’Espagne. De te fabula narratur*.


* Voilà ce qui va t’arriver,ou : C’est de toi que l’on parle : vers célèbre du poète latin Horace : Quid rides ? De te fabula narratur, dont la version moderne est : Rigolez pas, c’est sûrement vous qui payez (Coluche) [NdT]

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Michael R. Krätke (1949) a étudié à Berlin et Paris. Il est professeur de science politique et d’économie à l’Université d’Amsterdam et co-éditeur de la revue spw – Zeitschrift für sozialistische Politik und Wirtschaft (politique  et économie socialiste). Il est membre du conseil scentifique des Beiträge zur Marx-Engels-Forschung. Neue Folge (Contributions à la recherche sur Marx-Engels, Nouvelle série). Il appartient au comité de rédaction de la revue espagnole SINPERMISO et collabore à la revue Analyse und Kritik. Il est aussi chercheur associé à l’Institut international d’histoire sociale d’Amsterdam.

Livres

  • Die Wiederentdeckung der Klassen (gemeinsam mit Veit Bader, Albert Benschop)
  • Europa des Kapitals oder Europa der Arbeit? (gemeinsam mit Thomas Blanke, Pierre Bourdieu)
  • Mut zur konkreten Utopie (gemeinsam mit Joachim Beerhorst, Kerstin Jürgens)
  • Ökonomie ohne Arbeit – Arbeit ohne Ökonomie? (gemeinsam mit Alfred Krovoza, Hinrich Oetjen)

Weblinks

  • Kapitalismus und Korruption. Zur politischen Ökonomie des Schwindels, in: ak – analyse & kritik, Nr. 513 vom 19.1.2007
  • Die Kosten des Sparzwangs, in: Loccumer Initiative kritischer Wissenschaftlerinnen und Wissenschaftler (Hg.): Kritische Interventionen. Flugschrift Kritischer Wissenschaft, Bd.5, Rot-Grün – noch ein Projekt? Versuch einer ersten Bilanz, Hannover 2001, 23-69.
  • Neoklassik als Weltreligion, in: Loccumer Initiative kritischer Wissenschaftlerinnen und Wissenschaftler (Hg.): Kritische Interventionen. Flugschrift Kritischer Wissenschaft, Bd. 3, Die Illusion der neuen Freiheit. Realitätsverleugnung durch Wissenschaft, Hannover 1999, 100-144.
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3 Responses to La Grèce est partout (Michael R. KRÄTKE)

  1. in the the latest Ponzi, somebody is doing God’s work as Leaders of the 16 eurozone nations have agreed to fund up to 30bn euros in emergency loans for debt-hit Greece, if the country wants the cash.
    The price of the loans will be fixed using IMF formulas, and be about 5%. Luxembourg Prime Minister Jean-Claude Juncker, speaking for eurozone finance ministers, said there were no elements of subsidy in the loan proposal. « The total amount put up by the eurozone member states for the first year will reach 30bn euros, » he said. Mr Juncker added that the financing would be « completed and co-financed » by the International Monetary Fund.
    I wonder if the above is the right way to stop the Ponzi game.

  2. la greece n y arrivera pas, je pense qu il y aura de grande greve d ici mai

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