Comment va-t-on recréer le franc ? par Gérard Lafay

25/06/2010

Simple signalement de cet article très intéressant sur le blog socio 13

http://socio13.wordpress.com/2010/06/25/debat-comment-va-t-on-recreer-le-franc-par-gerard-lafay/

… et même si, pour ma part, je ne suis pas d’accord avec  » Vis-à-vis des autres monnaies, la valeur d’un franc nouveau sera déterminée par le marché des changes. « 

Publicités

Les 10 plus gros mensonges sur l’économie

22/06/2010

J’ai le plaisir de vous annoncer la sortie de la nouvelle édition entièrement actualisée des « 10 plus gros mensonges sur l’économie » ( éd.Dangles) mi juin.
En cette période où nos élites mondiales pensent régler la dette en s’endettant plus encore, et à relancer la croissance par l’austérité, n’est-il pas temps de se demander ce qui conduit à effacer tout bon sens au cœur de cette supposée science qu’est l’économie ?
Nous avons reçu beaucoup de courrier de lecteurs qui tenaient à nous dire combien ce livre les avait éclairé. Alors si vous vous posez des questions sur notre « folle » époque, ce livre vous aidera sans doute à trouver quelques réponses et à vous libérer du discours ambiant.

Vous trouverez ci dessous un extrait tiré de la conclusion pour vous donner un aperçu
__________________________________

Extrait tiré de la conclusion de

Les 10 plus gros mensonges sur l’économie

éditions Dangles 2010

…/…

Alors lisons un peu l’actualité au travers du prisme des vérités déclinées et contredites dans dans ce livre.

– En premier, crise des « subprime » milieu 2007. Des prêts hypothécaires sont consentis à une population insolvable sur la seule foi que tout le monde non seulement retrouvera ses billes mais en gagnera plus grâce aux plus-values prévisibles d’un marché immobilier dopé par cette demande nouvelle.

–  En second, une titrisation avec effet de levier permet de refiler aux investisseurs, avec gros profit au passage, des pochettes surprises supposées contenir des actif sûrs que donc tout le monde s’arrache.

–  En troisième, le conte de fée s’achève brutalement; le carrosse de Cendrillon se transforme en citrouille. La faillite menace tout le système bancaire qui s’était gavé de ces actifs pourris.

–  En quatrième, le public (habituellement responsable de tous les maux aux dires du privé) se porte au secours des joueurs de casino en creusant un peu plus le déficit des Nations. Les joueurs (quoi que tancés par les chefs d’Etats et de gouvernement qui rivalisent d’effets de manche et de déclarations solennelles courroucées… paroles … paroles) retournent à leur table de jeu en commençant par se verser les bonus qu’ils « méritaient ».

–  En cinquième, le transfert de la dette privée vers le public porte les feux de la rampe sur la profondeur abyssale des dettes souveraines laissant prévoir que certains pays (Les PIIGS1, de ce joli nom évocateur qui leur a été attribué pour les désigner : Portugal – Ireland – Italy – Greece – Spain) pourraient être défaillants

Trois choses sont à noter:

1) La crise des subprime n’aurait certainement pas pu se produire si les banques commerciales n’avaient pas eu la possibilité de créer la monnaie par la monétisation d’actifs comme nous l’avons expliqué. Car si les banques on fait faillite c’est parce qu’elles ont pu inscrire à leur actif des valeurs qui ne correspondaient en rien à la réalité. Elles ont pu gagner des sommes considérables2 tant que les pochettes surprises restaient fermées en laissant planer la promesse de profits, mais évidemment tout s’est effondré le jour où il fut découvert qu’elles étaient vides.

2) Les dettes souveraines n’auraient jamais atteint les niveaux quelles ont si les nations n’avaient pas été contraintes (par suite de décisions politiques sous la pression du lobby financier, sans consultation des peuples) d’emprunter leur propre monnaie sur les marchés financiers, les exposant d’une part à la spéculation comme on le voit actuellement et les enlisant progressivement sous le poids cumulatif des intérêts d’autre part3.

3) Malgré l’intensité des coups de semonce, l’idéologie n’est à aucun moment remise en question. Les yeux restent exclusivement rivés sur les performances des marchés. Car l’idéologie repose sur la croyance que l’économie mondiale dépend des « investisseurs » qui détiennent les capitaux dont elle a besoin.

–    Voit-on une seconde que l’humanité est prise en otage et soumise aux caprices de cette « élite » dont les profits sont le plus souvent inversement proportionnels à l’utilité sociale et écologique de leurs placements?

–    Perçoit-on que l’on s’enferme dans une dynamique qui se traduit par un transfert croissant de la richesse mondiale vers les plus riches?

–    Réalise-t-on que l’on ne fait que reculer pour mieux sauter? Car vous observerez que s’agissant des subprimes ou des dettes souveraines, le fond de ces crises, c’est l’endettement privé et public. Et quelle mesure prennent les États Unis et L’Europe ? S’endetter plus encore. Étrange remède que celui qui consiste à donner au malade plus de ce même poison que celui qui a affecté sa santé. Il faut croire que les milliards que nos prestidigitateurs font pleuvoir sur nos têtes ont un effet secondaire immédiat euphorisant au point de provoquer la paralysie des neurones du bon sens. Ou succombe-t-il tout simplement aux charmes de la communication subtile utilisée qui sait choisir les mots que le bon peuple espère. Sauver la Grèce, sauver l’Europe, sauver l’Euro ! Vraiment ? Comme le souligne Frédéric Lordon sur le blog du Monde Diplo en date du 11 mai 20104 « même les plus épais des commentateurs autorisés se sont aperçus que les sommes énormes péniblement assemblées pour « sauver la Grèce » sont en fait destinées à sauver les investisseurs. Banques, fonds et autres créanciers internationaux sont en effet les heureux récipiendaires de fait de leffort des citoyens grecs et des fonds publics européens ».

Car vous n’aurez pas été sans remarquer que ce « sauvetage » a un prix : l’austérité!… Autre terme synomyme des « ajustements structurels » qui ont été imposés aux pays du sud pour les « aider » à rembourser leur dette au FMI et à la Banque mondiale, et qui étaient sensés les conduire sur la voie de la prospérité. La constance dans l’absurde a quelque chose d’admirable puisqu’en dépit de près de 40 ans d’échec de la formule, on y croit encore!

Echec ? Absurde ? Et si au contraire on parlait d’une machine bien huilée. Car tout dépend du but poursuivi. Si c’est celui d’un mieux être pour tous, alors oui, on patauge dans l’absurde. Mais si c’est celui de la défense prioritaire des intérêts des investisseurs… Là on renoue avec le bon sens. C’est qu’ils ne s’y trompent pas les bougres ! Ils savent fort bien que la fuite en avant de la dette a sa limite. Pour que la pompe à fric soit pérenne, le malade doit comprendre que la main de ses bienfaiteurs doit être remplie pour continuer à bénéficier de ses largesses. Telle est la vérité insolente qu’on nous sert tous les jours. Deux poids deux mesures. Les peuples au pain sec, les ortolans aux banques sur la seule foi que sans elles il n’y aurait même plus de pain sec. Qu’une telle vérité, ou plutôt qu’un tel mensonge appartienne au monde de la finance, passe encore puisque son unique vocation est de s’enrichir, mais que les dirigeants politiques mondiaux y souscrivent, il n’y a pour cela pas un qualificatif à la hauteur de leur aveuglement coupable ou de leur vilainie servile.

–  Comment ne voient-ils pas que la clé ne peut résider dans un endettement infini qui asservit leurs peuples sous un joug toujours plus pesant?

–    Comment ne réalisent-ils pas qu’à ce jeu ils ne trouveront jamais les moyens de financer les défis humains et écologiques propres à notre siècle et qui réclament pourtant une attention urgente?

–    Comment peuvent-ils rester fermés à l’évidence que si une collectivité a un besoin, la volonté de le satisfaire, les moyens techniques et énergétiques, un excès de main d’œuvre et le savoir-faire, l’impossibilité alléguée du manque de financement est une mauvaise excuse puisqu’une vraie richesse équilibre « le bilan » de la création monétaire éventuellement nécessaire pour la réaliser.

–    Comment peuvent-ils se rendre aveugles aux signaux de plus en plus pressants qui les invitent à rendre leurs pays indépendants des marchés ? Est-ce la puissance de leur endoctrinement ou pour faire oublier que ceux sont eux qui ont sciemment sacrifié cette indépendance?

…/…

__________________________________

1      PIIGS (prononcé pigs) signifie « cochon » en anglais

2      Il y a 25 ans les profits (bénéfices) des établissements de crédit représentaient 5% de l’ensemble des profits des entreprises françaises. Aujourd’hui, c’est presque 50% ! A peu près identique aux États Unis.

3    Pour vous donner une idée; en euros constants 2009, entre le 31 décembre 1999 et le 31 décembre 2009, la dette publique française à cru de 534 Md€ et pendant ce temps là nous avons payé en intérêts sur la dette un total de 505 Md€ !!! Malgré la très mauvaise année 2009 … La dette « sans intérêts » n’aurait augmenté que de 29 milliards d’euros

4    Frédéric Lordon est économiste, directeur de recherche au CNRS et chercheur au Centre de sociologie européenne (CSE). Il intervient régulièrement dans les colonnes du journal le Monde Diplomatique. La présente citation est extraite de son article « sauver les banques, jusqu’à quand » 

____________________________

Deux autres livres ont été actualisés et ré édités en 2009 :
« La dette publique, une affaire rentable »
« Les aventuriers de l’Abondance » (Roman pour ceux qui préfèrent ce genre de lecture)
– et que André-Jacques Holbecq a publié également en 2009 « Argent dettes et banque »
Ces 3 livres sont aux éditions Yves Michel.


La monnaie au service du développement durable (Olivier Rocca)

22/06/2010

L’objectif de cet exposé présenté  au CERAM de Sophia Antipolis (école de commerce) est de montrer au lecteur que la réalisation des objectifs de développement durable annoncés par les grandes institutions internationales est indissociable d’un changement de paradigme économique, monétaire, financier, juridique et bien sûr politique qui devrait remettre en cause les fondements et les valeurs sur lesquels repose notre système capitaliste mondialisé.

La démonstration qui suit se déroule en plusieurs étapes :

– Mise en place d’instruments de valorisation économique du service rendu par les écosystèmes, basés sur l’idée selon laquelle nous ne pouvons pas gérer ce que nous ne savons pas mesurer.

– Mise en place d’une nouvelle politique de crédit qui utilise la valeur économique des écosystèmes comme contrepartie légitime et suffisante à une création monétaire destinée à financer des projets à destination de ces écosystèmes.

– Utilisation de taux d’intérêts négatifs destinés à compenser la perte subie par les écosystèmes en raison du taux d’actualisation positif employé par les Etats pour justifier l’exploitation des ressources provenant de l’activité économique.

– Utilisation d’instruments juridiques (traité PIDESC) mis en place par l’ONU pour protéger et même promouvoir les droits humains, sociaux et écologiques destinés à réaliser la démocratie réelle dans tous les Etats qui le veulent.

Lire le reste de cette entrée »


La réforme du système de retraite suédois

21/06/2010

D’après Nicolas Lecaussin

La mise en place de la réforme (1991-2002)

Dans les années 1980, il apparaît clairement que le financement des retraites et, en particulier, de la retraite complémentaire, ne pourra pas être assuré à long terme. Une commission d’enquête parlementaire à laquelle participaient les syndicats confirme ces problèmes de financement dus surtout à la baisse du taux de natalité, à l’allongement de l’espérance de vie et à la hausse trop importante des cotisations retraite. Toutefois, l’un des principaux reproches portés au régime est le fait qu’il était devenu inéquitable. En effet, comme la pension était calculée sur la base des 15 meilleures années (sur les 30 années de vie active), les carrières courtes des cadres étaient les bénéficiaires aux dépens des carrières longues et progressives.

De même, des projections ont montré que, compte tenu de l’augmentation de l’espérance de vie et de la réduction du nombre d’actifs, le fonds de réserve serait épuisé vers 2020. Pour pouvoir faire survivre le système, il aurait fallu augmenter le taux de cotisation jusqu’à 28-30 % des salaires.

En même temps, la situation économique ne cessait de se dégrader. Entre 1990 et 1993, le taux de chômage est passé de 2 % à plus de 10 % de la population active et le déficit public s’est creusé jusqu’à 16 % du PIB en 1993.

En 1991 une nouvelle Commission a été créée afin de réfléchir à un changement du système de retraite suédois. En faisaient partie des députés, des ministres et des techniciens. Les « partenaires sociaux », incontournables en France, ont été écartés de cette Commission et de la mise en place de la réforme. Tout le monde était d’accord pour une réforme sauf… les hauts fonctionnaires du ministère des Finances suédois qui souhaitaient garder la maîtrise d’un système basé sur les prélèvements obligatoires et la répartition ainsi que l’aile gauche du Parti social-démocrate.

Une partie de la droite aussi, en particulier certains libéraux, ont préféré ne pas soutenir cette réforme considérant que ce n’est pas aux politiques de s’occuper des retraites. Un rapport présentant les grandes orientations de la future réforme est publié en 1992. Au final, 90 % des députés et 5 grands partis politiques ont approuvé en juin 1994 la mise en place de la réforme. Quatre ans plus tard, la loi définitive instaurant un nouveau régime de retraite a été votée. Mais les premières prestations du nouveau régime n’ont été versées qu’en 2003 aux cotisants nés en 1938 et atteignant l’âge légal du départ à la retraite de 65 ans. Toutefois, une disposition prévoit à ce que ceux atteignant l’âge de 61 peuvent toucher une pension minimum. Entre 61 et 65 ans, cette retraite est majorée. Le processus de mise en place de la réforme a été très long. Néanmoins, le résultat final est très proche de la première ébauche du processus.

Lire le reste de cette entrée »


Les leçons de l’Histoire

19/06/2010

Autrefois les oppresseurs de la Grèce s’appelaient Darius ou Xerxès au nom de l’empire perse, désormais ils se nomment Strauss-Kahn, Barroso, Van Rompuy, Sarkozy ou Merckel au nom de la finance internationale !

Il y a 25 siècles, la domination perse n’était pas pesante. Un satrape perse était chargé d’assurer la levée de l’impôt royal et chaque cité grecque conservait ses institutions. Les perses respectaient les coutumes des différents peuples de leur empire et se chargeaient parfois de rappeler à l’ordre les fonctionnaires zélés.

Aujourd’hui rien n’a changé ! Le FMI et l’Union européenne enverront leurs administrateurs en Grèce pour s’assurer du remboursement des crédits à échéance et de l’application des mesures d’austérité imposées par l’empire financier. La souveraineté grecque a disparue en même temps que la démocratie : depuis vendredi toutes les mesures prises dans le cadre du plan pour la Grèce seront signées par le ministre grec des Finances sans vote au Parlement !
http://www.humanite.fr/Un-coup-d-Etat-par-voie-parlementaire

La souveraineté redevient donc une priorité ! Cette aspiration à la liberté était théorisée il y a 2500 ans par Aristagoras de Milet qui rassembla les cités ioniennes sous la bannière de la libération pour sonner la révolte.

Les Grecs vont devoir à nouveau puiser dans le meilleur de leur tradition historique pour se rassembler et défendre leurs intérêts et leur liberté face à cette nouvelle oppression !

Une crise n’est pas forcément mauvaise… Elle est bien souvent un moyen d’évolution, permettant l’accélération de processus de maturation. Encore faut-il ne pas se laisser submerger par les dégâts de la crise pour pouvoir garder le recul nécessaire à l’analyse profonde de ses causes et de ses conséquences…

Une analyse que visiblement nos politiciens, journalistes et économistes sont incapables de réaliser. Certes ils ont fait de brillantes études. Mais on leur apprend ce qu’il faut penser et non pas à penser. Leur capacité d’imagination, de critique d’un système donné, est quasi-nulle. Ils sont les outils parfaits de l’inertie sociale. Intégrés à la “haute société” par ces grandes écoles, ils sont formés à la protéger.

Voyons donc les constats qu’on peut tirer de l’Histoire concernant les dettes souveraines :

– les États ne doivent pas avoir peur de la cessation de paiement,
– les régimes qui durent (qui s’endettent le moins) sont ceux qui jugulent le mieux les processus d’accroissement des inégalités,
– les plans d’austérité aggravent la récession, entraînant une chute des recettes fiscales plus rapide que ne s’opère l’ajustement budgétaire, ce qui aggrave le déficit et donc la dette publique.

Les dettes publiques, dans leur conception actuelle, existent depuis le XIII° siècle (cités italiennes) et déjà un marché de la dette publique existait.
Les nations européennes en étaient rapidement très friandes : les revenus obtenus par taxation s’avérant insuffisants, l’emprunt a constitué un moyen systématique de financement des guerres, permettant l’allongement de conflits de plus grande ampleur. Les dettes publiques atteignent en effet leur plafond pendant les guerres : la dette britannique a représenté près de 300% du PIB au sortir des guerres napoléoniennes comme après la Seconde Guerre Mondiale. De même, la dette américaine s’est nettement accrue à la suite des quatre principaux conflits qu’a connus le pays où elle a atteint son sommet historique (120% du PIB). Quoi qu’il en soit, le coût des guerres est toujours payés par les citoyens ! En effet l’Histoire démontre une hausse de la fiscalité étatique pendant de nombreuses années post-guerres.

L’Histoire nous apprend qu’il ne faut pas avoir peur de la cessation de paiement pour un État. Ceci est d’ailleurs monnaie courante (pardonnez-moi le jeu de mot)…
Un État n’est pas une entreprise, ni un ménage ! Il n’a pas les mêmes objectifs, n’est pas soumis aux mêmes contraintes et donc ne doit pas être géré de la même façon. Un État peut être en situation de cessation de paiement mais personne n’a le pouvoir de le mettre en liquidation judiciaire et de lui ordonner de cesser d’exister. On constate d’ailleurs que suite à une cessation de paiement les États ne sont pas moins puissants, bien au contraire !

L’Espagne a connu de nombreuses banqueroutes rapprochées : 1557, 1575, 1596, 1607, 1627 ! Pourtant cette période de l’Histoire est celle où l’Espagne a atteint le zénith de son influence et de son pouvoir, ainsi que son Siècle d’Or culturel (1550-1660). Conclusion : quand un État fait faillite, il ressort plus puissant que s’il continuait à rembourser ses créanciers, et il est toujours capable de mener à bien ses projets. De plus, on constate que malgré ces défauts de paiement réguliers, les créanciers sont toujours présents pour acheter à nouveau des titres souverains… Le problème espagnol provient du fait que la monnaie était matérielle, les paiements étaient corrélés aux découvertes d’or provenant du Nouveau Monde, provoquant des successions d’époques où la monnaie était présente soit en excès soit en défaut. Aujourd’hui la monnaie est scripturale et ces problèmes n’ont plus de raison d’être !

Autre constat : les régimes qui durent sont ceux qui jugulent le mieux les processus d’accroissement des inégalités. C’est quand les privilèges sont trop nombreux que l’État s’affaiblit et doit s’endetter.
Concernant le déclin de l’empire hispanique on note une puissance militaire qui absorbe une partie trop importante des ressources financières et humaines, une agriculture victime d’inégalités de répartition des terres et l’expulsion de centaines de milliers de Morisques dont l’économie ne se relèvera pas.
En France, en 1780, l’État perçoit 503 millions de livres de recettes pour 620 millions de livres de dépenses. Le service de la dette occupe à lui seul 310 millions de livres, soit la moitié des dépenses ! L’opinion publique est scandalisée d’apprendre que la cour dépense 36 millions de livres en fêtes et pensions pour les courtisans. Le principal impôt direct, la taille, ne pèse que sur les non-privilégiés. La capitation et le vingtième n’améliorent pas les finances de l’État. En faillite et incapable de calmer la grogne des familles victimes de la crise économique, Louis XVI cède et convoque les États-Généraux en 1789, c’est le début de la Révolution française. Louis XVI a eu le tort de sacraliser la dette, il en a perdu la tête !
Ses prédécesseurs étaient moins cons : les cessations de paiement étaient régulières. Les rois de France ont recours à l’emprunt (toujours pour financer des guerres), par exemple la dette double entre 1522 et 1550 et la France fait faillite en 1558 et 1567 permettant d’annuler certaines dettes mais surtout d’en rééchelonner le paiement. Incapable de faire face à l’énorme dette accumulée par la monarchie absolue, les assemblées se résignent à la banqueroute des “deux tiers” (1796), la France renonce à payer les deux tiers de sa dette publique. C’est la dernière fois que le pays fera défaut sur sa dette.

La situation change à partir du XIXème siècle : les grandes nations ne font plus défaut sur leurs dettes ! L’Angleterre d’abord puis la France ont créé des banques centrales chargées d’emprunter pour les nations et d’assurer les remboursements. Les créanciers prennent confiance et les taux d’intérêts diminuent. Les marchés financiers et les banques privées prospèrent autour de la gestion des dettes publiques qui devient leur principale activité. La dette est sacralisée ! Exemple côté britannique : la moitié du budget est utilisé pour le service de la dette de 1820 à 1850.
Par exception une grande nation a dérogé à cette règle : les “emprunts russes” émis du temps des Tsars et unilatéralement répudiée par les Bolcheviques en 1918. Depuis, l’URSS puis la Russie considèrent cette dette comme nulle et non avenue.

Dans les années 1980, la crise de la dette des pays émergents était d’abord interprétée comme une simple crise de liquidité. La solution retenue a donc été une solution de court terme, limitée à l’injection de liquidités supplémentaires (fresh money) par les banques privées internationales, et la mise en place de politiques d’austérité destinées à rétablir les équilibres financiers dans les pays en difficulté de balance des paiements.
Mais très vite, les limites de cette stratégie sont apparues : les pays se sont enfoncés dans la récession et les créances bancaires ont du être provisionnées. La crise a désormais été perçue comme un problème plus structurel de solvabilité nécessitant un mode de résolution plus radical : les banques pouvait décider de conserver leurs titres de créances et injecter de la fresh money au taux de marché et le pays avait la possibilité s’il le désirait de racheter ses créances bancaires avec l’octroi d’une décote qui était en moyenne de 30-35%.
Le retour de la croissance dans les pays émergents à nouveau solvables, combiné à la libéralisation croissante des marchés des capitaux a offert de nouvelles opportunités de placements aux investisseurs internationaux et participé à un nouveau cycle d’endettement pour ces pays. En 1994 la crise mexicaine éclatait, puis la Russie en 1998, Équateur et le Pakistan en 1999, l’Ukraine en 2000, l’Argentine en 2001 et le Nigeria en 2002 se sont déclarés dans l’incapacité d’honorer leurs engagements financiers vis-à-vis de leurs créanciers extérieurs. A chaque fois la résolution a consisté à l’injection de liquidités (notamment de la part du FMI), une restructuration de la dette consistant à l’abandon de créances et à des rééchelonnements de paiement.

Tous ces pays ont souffert dans la période post-faillite d’un manque de liquidités puisqu’ils n’avaient plus autant accès au crédit, seule façon d’obtenir de la monnaie… La création monétaire rendrait dans ces cas-là la possibilité à ces pays de repartir sur des bases saines en soutenant l’économie avec la monnaie nécessaire à l’échange (ni plus, ni moins). C’est bien ce qu’ont été obligé de faire l’Argentine en 2001 (patacones) et ce que fait la Californie depuis 2009 (elle paye en partie ses fonctionnaires avec des bons à terme, appelés IOU, portant intérêt et convertibles en cash à des échéances qui dépendent d’ailleurs de l’état de la trésorerie) !

Dernier exemple en date : la Lettonie. Suite à la crise économique contemporaine, le pays a été contraint de faire appel au FMI, à l’UE, à la Banque mondiale et aux pays nordiques qui ont apporté un plan de financement de 7,5 milliards d’euros en contrepartie de mesures budgétaires restrictives (chute des salaires dans le secteur privé de 30%, le salaire minimum a été réduit de 20%, les retraites ont baissé de 20%, les salaires des enseignants ont chuté de 50% et ceux des fonctionnaires de 35% dont les effectifs ont été réduits de 20% et les dépenses de santé ont été amputées d’un tiers). Le résultat de ce plan d’austérité est sans appel : le déficit qui était de 4% en 2008 a été proche de 10% en 2009 et est attendu à 8,5% minimum en 2010 ! Le plan d’austérité ayant accentué la récession : PIB en chute de 4,6% en 2008 et de 18,4% en 2009 ! L’approfondissement de la récession faisant chuter les recettes fiscales plus vite que ne s’opère l’ajustement budgétaire induit par les mesures d’austérité…

CONCLUSION :

Si un État doit 10% de son PIB, c’est son problème. Si un État en doit 100%, c’est le problème des créanciers ! Qu’ils assument les risques de leurs investissements… Après tout, c’est par ce risque qu’ils justifient les taux d’intérêts. Thomas Sankara aurait dit “Ils ont joué, ils ont perdu, la vie continue !”. On rappelle souvent qu’il faut responsabiliser les emprunteurs… Certes ! Mais il faut aussi responsabiliser les prêteurs, toujours mauvais perdants !
L’Histoire de la dette publique est très majoritairement une histoire de son non-remboursement complet ou partiel. Les créanciers sont les principaux à souffrir des banqueroutes d’États, ces derniers y trouvant un soulagement budgétaire bienvenu. Le nouveau problème lié à notre époque sera celui de la contagion des défauts de paiement dans un système mondialisé (effondrement de la pyramide de dettes), seuls les prêteurs en dernier ressort, les banques centrales, pourraient alors sauver l’économie en procédant à la création monétaire… Ou alors il faudrait changer de système bancaire et monétaire, ce sera l’objet du prochain message, l’espoir existe et il faudra le répandre !

N.B.


Retour vers les années 1930

15/06/2010

par Samir Amin
Président du Forum mondial des alternatives (FMA)

publié : le 8 juin 2010

Source : le site Mémoire des luttes    http://www.medelu.org/ page web http://www.medelu.org/spip.php?article442

1.- Il n’y a pas de monnaie sans Etat. Ensemble, Etat et monnaie constituent, dans le capitalisme, le moyen de la gestion de l’intérêt général du capital, transcendant les intérêts particuliers de ses segments qui sont en concurrence. La dogmatique en cours, imaginant un capitalisme géré par le marché – voire sans Etat, réduit à ses fonctions minimales de gardien de l’ordre -, ne repose ni sur une lecture sérieuse de l’histoire du capitalisme réel, ni sur une théorie à prétention « scientifique » capable de démontrer que la gestion par le marché produit – même tendanciellement – un équilibre quelconque (a fortiori « optimal »).

Or l’euro a été créé en l’absence d’un Etat européen, substitut aux Etats nationaux, dont les fonctions essentielles de gestionnaire des intérêts généraux du capital étaient elles-mêmes en voie d’abolition. Le dogme d’une monnaie « indépendante » de l’Etat exprime cette absurdité.

L’« Europe politique » est un mirage. En dépit de l’imaginaire naïf appelant à dépasser le principe de la souveraineté, les Etats nationaux demeurent seuls légitimes. La maturité politique qui ferait accepter le résultat d’un scrutin « européen » par le peuple de l’une quelconque des nations historiques dont l’Union européenne est constituée n’existe tout simplement pas. On peut certes le souhaiter, mais il faudra attendre encore longtemps pour qu’une légitimité européenne émerge.

L’Europe économique et sociale n’existe pas davantage. Une Europe de 27 ou 30 Etats reste une région profondément inégale dans son développement capitaliste. Les groupes oligopolistiques qui contrôlent désormais l’ensemble de l’économie (et, au-delà, la politique courante et la culture politique) de la région ont une « nationalité » déterminée par celle de leurs dirigeants majeurs. Ce sont des groupes principalement britanniques, allemands, français et, accessoirement, néerlandais, suédois, espagnols, italiens.

L’Europe de l’Est et, en partie, celle du Sud sont dans un rapport à l’Europe du nord-ouest et du centre analogue à celui qui régit, dans les Amériques, la relation entre l’Amérique latine et les Etats-Unis. L’Europe n’est guère, dans ces conditions, qu’un marché commun, voire unique, lui-même partie du marché global du capitalisme tardif des oligopoles généralisés, mondialisés et financiarisés. L’Europe est, de ce point de vue, comme je l’ai écrit, la « région la plus mondialisée » du système global. De cette réalité, renforcée par l’impossible Europe politique, découle une diversité des niveaux de salaires réels et des systèmes de solidarité sociale, tout comme des fiscalités, qui ne peut être abolie dans le cadre des institutions européennes telles qu’elles sont.

2.- La création de l’euro a donc mis la charrue avant les bœufs. Les politiciens qui en ont décidé ainsi l’ont d’ailleurs parfois avoué, en prétendant que l’opération contraindrait l« Europe » à inventer son Etat transnational, replaçant par là même les bœufs devant la charrue. Ce miracle n’a pas eu lieu, et tout laisse entendre qu’il n’aura pas lieu. Dès la fin des années 1990, j’avais eu l’occasion d’exprimer mes doutes sur cette manœuvre. L’expression « placer la charrue avant les bœufs », qui fut la mienne, a été récemment reprise par un haut responsable de la création de l’euro, lequel, en l’occurrence, m’avait fait part de sa certitude que mon jugement était pessimiste sans raison.

Un système absurde de ce genre ne pouvait donner l’apparence de fonctionner sans grave accroc, ai-je écrit, que tant que la conjoncture générale demeurait facile et favorable. Il fallait donc s’attendre à ce qui est arrivé : dès lors qu’une « crise » (fût-elle, dans un premier temps, d’apparence financière) frappait le système, la gestion de l’euro devait se révéler impossible, incapable de permettre des réponses cohérentes et efficaces.

La crise en cours est appelée à durer, voire à s’approfondir. Ses effets sont différents, et souvent inégaux, d’un pays européen à l’autre. Les réponses sociales et politiques aux défis qu’ils constituent pour les classes populaires, les classes moyennes et les systèmes de pouvoir politique sont et seront, de ce fait, différentes d’un pays à l’autre. La gestion de ces conflits appelés à se développer est impossible en l’absence d’un Etat européen, réel et légitime ; et l’instrument monétaire de cette gestion n’existe pas.

Par voie de conséquence, les réponses données par les institutions européennes – Banque centrale européenne incluse – à la « crise » (grecque, entre autres) sont ineptes, et appelées à faire faillite. Elles se résument en un seul terme – l’austérité partout, pour tous – et sont analogues à celles mises en place par les gouvernements en 1929-1930. Ces politiques avaient alors aggravé la crise réelle ; celles préconisées aujourd’hui par Bruxelles et le Fonds monétaire international produiront le même résultat.

3.- Ce qu’il aurait été possible de faire au cours des années 1990 aurait dû être défini dans le cadre de la mise en place d’un « serpent monétaire » européen. Chaque nation européenne, demeurée souveraine, aurait donc géré son économie et sa monnaie selon ses possibilités et ses besoins, même limités par l’ouverture commerciale (le marché intérieur). L’interdépendance aurait été institutionnalisée par le serpent monétaire : les monnaies nationales auraient été échangées à taux fixes (ou relativement fixes), révisés de temps à autre par des ajustements négociés (dévaluations ou réévaluations).

La perspective – longue – d’un « durcissement du serpent » (préparant peut-être l’adoption d’une monnaie unique) aurait alors été ouverte. Le progrès dans cette direction aurait été mesuré par la convergence – lente, progressive – de l’efficacité des systèmes de production, des salaires réels et de la protection sociale. Autrement dit, le serpent aurait facilité – et non handicapé – une progression possible par une convergence vers le haut. Celle-ci aurait exigé des politiques nationales différenciées se donnant ces objectifs et les moyens de ces politiques, entre autres par le contrôle des flux financiers, lequel implique le refus de l’absurde intégration financière dérégulée et sans frontières.

4.- La crise de l’euro en cours pourrait fournir l’occasion d’un abandon du système insensé de gestion de cette monnaie illusoire, et la mise en place d’un serpent monétaire européen en consonance avec les possibilités réelles des pays concernés.

La Grèce et l’Espagne pourraient amorcer le mouvement en décidant : (i) de sortir (provisoirement) de l’Euro ; (ii) de dévaluer ; (iii) d’instaurer le contrôle des changes, au moins en ce qui concerne les flux financiers. Ces pays seraient alors en position de force pour négocier véritablement le rééchelonnement de leurs dettes et, après audit, la répudiation de celles associées à des opérations de corruption ou de spéculation (auxquelles les oligopoles étrangers ont participé, et dont ils ont tiré même de beaux bénéfices !). L’exemple, j’en suis persuadé, ferait école.

5.- Malheureusement, la probabilité d’une sortie de crise par ces moyens est probablement proche de zéro. Car le choix de la gestion de d’un euro « indépendant » des Etats, et le respect sacro-saint de la « loi » des marchés financiers ne sont pas les produits d’une pensée théorique primitive. Ils conviennent parfaitement au maintien des oligopoles aux postes de commande. Ils constituent des pièces de la construction européenne d’ensemble, conçue elle-même exclusivement et intégralement pour rendre impossible la remise en cause du pouvoir économique et politique exercé par ces oligopoles, et à leur seul bénéfice.

Dans un article publié sur de nombreux sites, intitulé « Open letter by G. Papandreou to A. Merkel », les auteurs grecs de cette lettre imaginaire comparent l’arrogance de l’Allemagne d’hier et d’aujourd’hui. Par deux fois au XXème siècle, les classes dirigeantes de ce pays ont poursuivi le projet chimérique de façonner l’Europe par des moyens militaires, chaque fois surestimés. Leur objectif de leadership d’une Europe conçue comme une zone mark, n’est-il pas, à son tour, fondé sur une surestimation de la supériorité de l’économie allemande, en fait toute relative et fragile ?

Une sortie de la crise ne serait possible que si – et dans la mesure où – une gauche radicale osait prendre l’initiative politique de la constitution de blocs historiques alternatifs anti-oligarchiques. L’Europe sera de gauche ou ne sera pas, ai-je écrit. Le ralliement des gauches électorales européennes à l’idée que « l’Europe telle qu’elle est vaut mieux que pas d’Europe » ne permet pas de sortir de l’impasse. Cela exigerait en effet la déconstruction des institutions et des traités européens.

A défaut donc, le système de l’euro, et, derrière lui, celui de l’« Europe » telle qu’elle est est, s’enfonceront dans un chaos dont l’issue est imprévisible. Tous les scénarios peuvent alors être imaginés, y compris celui qu’on prétend vouloir éviter : la renaissance de projets d’ultra-droite. Dans ces conditions, pour les Etats-Unis, la survie d’une Union européenne parfaitement impuissante ou son éclatement ne changent pas grand chose. L’idée d’une Europe unie et puissante, contraignant Washington à tenir compte de ses points de vue et de ses intérêts, relève de l’illusion.

6.- J’ai donné à cette réflexion un caractère concis, afin d’éviter les redites. Je me suis en effet déjà étendu sur différents aspects de l’impasse européenne dans des écrits antérieurs :

L’Hégémonisme des Etats-Unis et l’effacement du projet européen, section II, 2000

Au-delà du capitalisme sénile, chapitre VI, 2002

Le Virus libéral, chapitre V, 2003

Pour un monde multipolaire, chapitre I, 2005

La Crise.Sortir de la crise du capitalisme ou sortir du capitalisme en crise ? , chapitre I, 2008.


Déjouer le piège de la rigueur et le verrou de l’Euro

10/06/2010

par Jacques SAPIR

Je cite la conclusion, mais lisez l’article en entier sur le blog « Horizon »

Quelles issues possibles ?

Si certaines issues sont théoriquement possibles, il nous faut aussi introduire la contrainte du politiquement possible. On verra qu’elle laisse seulement ouvertes des solutions qui, toutes, sont d’une certaine manière désavantageuses, même si certaines le sont nettement plus que d’autres.

Issue 1 : le sauvetage de la zone euro en l’état

Un sauvetage reste théoriquement possible, si l’on obtient, et cela très rapidement, une modification importante du statut de la BCE pour l’autoriser à pratiquer des avances de trésorerie aux pays membres jusqu’à hauteur de 6% à 8% du PIB (et qui se doublerait de sa responsabilité devant le conseil des ministres de la zone euro). Il faudrait, dans le même temps, obtenir l’engagement de l’Allemagne de pratiquer une politique de relance pour une période de 2 à 3 ans, et un accroissement substantiel (de 1,29% à 5% du PIB) de la contribution des pays membres à un « fonds fédéral ».

Une telle politique se heurtera à l’attitude allemande qui non seulement se crispe aujourd’hui sur la question de ses contributions à la zone euro, mais qui, le 30 juin 2009, a obtenu de la Cour constitutionnelle de Karlsruhe un arrêt qui affirme la suprématie des lois allemandes sur les directives européennes [18]. Très clairement il ne sera pas possible d’obtenir toutes ces mesures, si tant que l’on puisse le faire, dans un délai compatible avec la temporalité de la crise. Aussi, pour souhaitable qu’elle puisse être, cette sortie « par le haut » de la crise actuelle est et restera un fantasme.

Issue 2 : la réduction du périmètre de la zone euro par le décrochage de certains des pays membres

Cette solution a certainement les faveurs de l’Allemagne. Elle supposerait que la Grèce et le Portugal quittent la zone euro et que d’autres pays (l’Espagne, l’Italie et la France) appliquent de douloureuses politiques de rigueur. Mais cette issue pêche par une sous-estimation de la dynamique des marchés et par une surestimation du poids politique de l’Allemagne. Une fois annoncée la sortie de la Grèce et du Portugal, la spéculation se déchaînerait et provoquerait probablement la sortie de l’Italie, voire de l’Espagne. Par ailleurs rien ne permet juridiquement à l’Allemagne d’exclure des pays de la zone, en dépit des rodomontades d’Angela Merkel.

En fait, c’est bien là l’une des difficultés institutionnelles qui provient de la précipitation avec laquelle a été élaboré et signé le traité de Maastricht instaurant l’union économique et monétaire. Admettons qu’un ou plusieurs pays décident de recouvrer la souveraineté de leur banque centrale, et décident de créditer en euros leur Trésor, en contravention flagrante avec le traité. Les autres pays de la zone désireux de faire respecter l’orthodoxie budgétaire et monétaire originelle ne disposeraient d’aucun mécanisme pour les en empêcher. En fait, leur seul recours consisterait à…quitter la zone euro et à recréer une nouvelle zone !

La position de Mme Merkel est donc en réalité assez délicate. Si elle fait preuve d’une trop grande rigidité, rien n’interdit à des pays comme la Grèce et le Portugal de s’approprier, de fait, la création monétaire en lieu et place de la BCE. Il s’agit bien sûr d’une hypothèse extrême, mais dont rien n’empêche la manifestation. L’Allemagne n’aurait alors d’autre solution que de quitter la zone euro, mais elle devrait alors persuader les autres pays de l’accompagner. Dans cette situation, la position de la France, si elle se décidait à suivre l’Allemagne, deviendrait très difficile. Paris n’aurait nullement intérêt à rester dans une pseudo-zone euro réduite à l’Allemagne. Ces raisons conduisent à penser que cette solution est, elle aussi, impraticable.

Issue 3 : le passage progressif de la monnaie unique à une monnaie commune

Dans une telle hypothèse, certains pays récupèreraient leur souveraineté monétaire, mais s’engageraient à se coordonner étroitement avec les pays conservant l’euro. Des dévaluations seraient alors envisageables (importantes pour la Grèce et l’Espagne, plus modérées pour l’Italie et la France). L’euro serait la seule monnaie totalement convertible de la zone, les monnaies nationales reconstituées ne l’étant que par rapport à l’euro avec des parités fixes, mais régulièrement révisables.

Ceci impliquerait que le marché des changes soit centralisé (à Francfort ou à Bruxelles) et largement réglementé, avec l’interdiction des positions à découvert, ainsi que des mouvements de capitaux à court terme. Nous aurions alors un marché monétaire restreint à la zone euro, largement déconnecté du reste du monde, et le marché « externe » avec un euro jouant le rôle de monnaie pivot. Cette solution aurait l’avantage de maintenir une étroite coordination monétaire entre pays européens, tout en conservant une flexibilité monétaire pour ceux d’entre eux qui en auraient besoin. C’est une solution que je préconise depuis la sortie, en 2006, de mon livre La Fin de l’eurolibéralisme, et qui a d’ores et déjà été évoquée par de nombreux autres économistes dont, récemment, Frédéric Lordon [19].

Issue 4 : une sortie immédiate de la France de la zone euro

Une telle sortie est parfaitement envisageable, mais il ne faut pas cacher qu’elle devrait s’accompagner d’une dévaluation importante (d’au moins 15%), d’un défaut partiel sur la dette, du retour au système des avances de la banque centrale et d’une politique de contrôle du déficit public afin de maîtriser l’inflation. La France retrouverait sa souveraineté monétaire, mais, pour pouvoir réellement l’utiliser, il lui faudrait recourir à des systèmes de contrôle des capitaux et des changes, au moins dans une période initiale. Loin de provoquer les catastrophes qu’Alain Duhamel nous promet dans sa chronique radio du 28 mai sur RTL, elle reste une solution de dernier recours parfaitement possible.

Comme on l’a déjà indiqué, la solution 1, tout en étant souhaitable théoriquement, est largement impossible du fait des impératifs politiques. Il n’est pas pensable que l’on aboutisse à un tel accord d’ici la fin de 2010, si tant est qu’il soit envisageable.

La solution 2, qui a en réalité les faveurs de l’Allemagne, doit être refusée avec la plus extrême énergie. De toute manière, elle impliquerait, pour être jouable, que trop de pays souscrivent à la politique allemande. Elle se heurte au même obstacle d’impossibilité.

La solution 3 apparaît comme une bonne solution, et probablement meilleure que la première à long terme. Elle a aussi l’avantage de pouvoir se construire progressivement. D’ailleurs, sans s’en rendre compte, l’Allemagne a déjà pris des mesures qui pourraient la préfigurer, comme l’interdiction de certaines positions à découvert. Mais elle implique des révisions déchirantes pour les classes politiques, en France et ailleurs. Le principal obstacle serait alors de convaincre les uns et les autres que la solution 2 n’est en aucun cas possible et que, si elle n’a pas d’autre choix, la France est prête à la guerre des monnaies et aux dévaluations compétitives.

La solution 4 peut apparaître aujourd’hui quelque peu désespérée. Pourtant, elle a l’avantage de mettre les partenaires de la France au pied du mur, et elle peut constituer une bonne base de négociations. Elle peut constituer, comme je l’ai avancé dès le début d’octobre 2009 [20], un pas nécessaire dans la direction de la solution coopérative (solution 3). En fait, la menace crédible (et donc préparée) de la sortie de l’euro est probablement la meilleure chance de ne pas avoir à faire ce pas.

Dans cette crise, on voit refaire surface la vieille obsession allemande de la « stabilité des prix ». Pourtant, l’Allemagne a payé au prix fort la politique de déflation qui fut menée par le chancelier Brüning au début des années 1930. C’est bien cette politique qui plongea l’Allemagne dans une profonde crise et permit aux Nazis d’arriver au pouvoir en 1933. Aujourd’hui, les dissensions entre la Bundesbank et la BCE deviennent de plus en plus visibles [21]. Il est donc clair que la Bundesbank pèsera de tout son poids pour retarder, si ce n’est empêcher, une adaptation de la BCE.

La crise actuelle nous offre une opportunité unique de remettre à plat l’ensemble de la construction monétaire que l’on appelle l’euro. La seule solution réellement envisageable à terme, à savoir le passage de la monnaie unique à une monnaie commune, peut résulter d’un accord entre les pays de la zone. Mais, elle peut aussi résulter d’une crise que nous saurions exploiter.

Il faut cesser de croire, ou de feindre de croire, qu’il existe une opposition radicale entre négociation et action unilatérale. Cette dernière n’est souvent que la poursuite de la négociation par d’autres moyens. Il convient donc de se préparer sérieusement à la sortie de la zone euro comme moyen d’aboutir à la refonte de cette zone. L’Allemagne aurait beaucoup à perdre de l’éclatement du marché européen et d’une situation monétaire dominée par des stratégies non-coopératives. Mais, pour que le gouvernement allemand en prenne conscience, habitué qu’il est aux renoncements français, et qu’il rejette le faux dogme de la stabilité monétaire à tout prix, il doit être mis devant la perspective d’une rupture.