Editorial 1er Juillet « Chômage et monnaie »

Editorial : 2012, remettre en cause le libre-échange

1 juillet 2010 par Gabriel Galand

L’année 2012 sera l’occasion pour les français de faire des choix, compte tenu des événements que nous avons traversés. Du moins nous l’espérons, si le débat n’est pas de nouveau confisqué au profit de questions subalternes, comme cela est déjà arrivé dans toutes les élections passées depuis le début de la mondialisation.

Nous voudrions être très concret et dégager la ou les lignes de conduite réellement possibles pour un gouvernement français qui voudrait ramener la croissance et le plein emploi, compte tenu de la situation européenne et mondiale, et des contraintes qui en résultent. Notre conclusion sera qu’il faut absolument remettre en cause le libre-échange, sinon c’est l’impasse.

Il est abondamment développé aujourd’hui(1) , et accepté par les économistes de bonne foi, que les déséquilibres qui ont mené à la crise de 2008 sont dus à l’endettement inconsidéré des ménages de certains pays, lui-même causé par la stagnation des revenus du travail. Ces revenus ont été mis sous pression par la concurrence des pays à bas salaires(2) , à la fois par le prix trop bas des produits fabriqués dans ces pays et par le chômage généré par les délocalisations directes, ou par le déplacement des investissements vers les mêmes pays. Cette situation a aussi entraîné que les liquidités générées par les banques centrales dans le but de relancer l’économie réelle se sont dirigées vers la spéculation financière, rejoignant ainsi par le côté des créanciers la mécanique infernale de l’endettement généralisé.

Où en sommes-nous aujourd’hui ? Alors que nos dirigeants ont osé il y a quelques temps défendre la position que l’Europe en général et la France en particulier s’étaient bien sorties de la crise, en réalité la situation est très sombre car on a l’impression que les gouvernements et les banques centrales ont dépensé de grosses sommes pour éviter une catastrophe, mais ils l’ont fait au prix d’un endettement qui maintenant pose problème.

D’autre part leur action a été insuffisante puisque le chômage a monté et continue de monter presque partout en Europe, et en France en particulier. Nos emplois industriels continuent de s’évaporer. Alors que nous perdons environ 60.000 emplois industriels par an depuis 1990 jusqu’à 2008, les choses se sont accélérées en 2009 avec 150.000 emplois perdus(3) .

Enfin ils n’ont rien changé aux causes profondes de la crise puisque le libre-échange est toujours là, avec le dumping social et monétaire toujours présent, et les banques sont plus puissantes que jamais, prêtes à spéculer de nouveau. Et pour ajouter à ces calamités, alors que nous sommes loin d’être tirés d’affaire, tous les pays d’Europe annoncent les uns après les autres des plans d’austérité. Même l’Allemagne, qui aurait pu éviter de le faire, s’impose une purge de 80 milliards. C’est dire que le retour de la croissance en Europe et la baisse du chômage ne sont pas pour demain.

Cet échec de nos gouvernants vient de l’incapacité à voir clair dans les causes et à prendre collectivement les bonnes décisions. Qui plus est, une vision orthodoxe inspirée par Bruxelles et Francfort, mais progressivement adoptée par tous les pays européens, semble aujourd’hui s’imposer partout. La force de cette orthodoxie s’est montrée avec brutalité lors de la crise de l’Euro qui s’est déclenchée récemment en Grèce et se développe vers l’Espagne et le Portugal. L’Allemagne a réussi à imposer son intransigeance et sa conception disciplinaire de l’Europe, et n’a consenti à mettre en œuvre un mécanisme de solidarité qu’après avoir imposé à la Grèce un plan de restrictions telles que beaucoup pensent que ce pays va sombrer dans une récession qui compromettra définitivement le remboursement de sa dette. Par ailleurs, l’Allemagne continue, via la commission, à exiger des règles de « gouvernance » très strictes allant jusqu’à des sanctions en cas de déficits excessifs.

Du côté de la Banque Centrale, on s’est résolu finalement à acheter des titres de dette des pays en difficulté. C’est bien cette action qui a ramené un calme relatif sur les marchés (en tout cas des taux d’intérêt raisonnables) beaucoup plus que la perspective d’un plan de sauvetage européen. Mais pour imposer cette mesure, le patron J.C. Trichet a dû faire mettre en minorité les faucons de son conseil, dont Axel Weber, patron de la Bundesbank, qui est aussi son probable successeur. C’est dire que ces mesures exceptionnelles ne sont pas du tout assurées d’être institutionnalisées.

Après cet examen de la situation, passons aux politiques possibles. Une sortie de la situation sociale catastrophique d’aujourd’hui appelle d’une part une relance à court-terme de l’économie, d’autre part une révision du système pour que le régime permanent de l’économie mondiale permette une évolution favorable sur le long terme. Pour les besoins de notre démonstration, nous allons nous occuper d’abord du long terme.

D’après l’analyse faite plus haut, un fonctionnement harmonieux de l’économie mondiale doit permettre une hausse des revenus réels sans que ceci n’aggrave les déséquilibres entre salaires des différents pays. Ceci ne peut se faire dans le cadre du libre–échange que si les pays à bas salaires acceptent une remontée du cours de leurs monnaies qui égalise les coûts salariaux de part et d’autre. Il y a peu d’espoir que ceci se réalise. En effet, il est clair aujourd’hui que les pays à bas salaires ne sont pas prêts à accepter facilement un changement qui revient à revoir à la baisse leurs avantages comparatifs. Il faudrait donc pouvoir les y forcer en les menaçant soit de barrières tarifaires soit de dévaluation compétitive. Mais une majorité de pays développés appuie leur position implicitement par adhésion au mythe dogmatique du libre-échange. Ni les Etats-Unis, ni l’Angleterre ne sont prêts à y déroger fondamentalement. Même à l’intérieur de l’Europe, il n’y aura pas de majorité pour aller dans ce sens. Car n’oublions pas que le problème existe aussi à l’intérieur de l’UE, où certains pays se forgent des avantages comparatifs discutables soit par des bas salaires soit par de très faibles impôts. Par ailleurs, l’Allemagne appuyée par l’Angleterre, et forte de sa puissance exportatrice, n’est pas prête non plus à aller dans ce sens.

Un gouvernement français, confronté à ce problème, devrait considérer la possibilité de sortir de l’Union Européenne pour retrouver la liberté de manœuvre sur ce terrain. Mais ceci ne serait pas raisonnable. D’abord la France est devenue trop petite à l’échelle du Monde pour espérer imposer à elle seule une réorientation du système. La bonne échelle est celle de l’Europe. Ensuite, la sortie de l’euro n’est pas imaginable tant que le commerce extérieur est déficitaire. En effet, un rétablissement du Franc confronterait immédiatement le gouvernement avec le casse-tête du déficit en devises, notamment en euros. Le Franc risquerait de sombrer rapidement, avec des conséquences difficilement maîtrisables.

Toute action unilatérale doit donc avoir pour but de forcer l’Europe, par une menace crédible, à s’aligner sur la position française, et de chercher dans l’Union des alliés dans cette démarche. De ce point de vue, la menace de rétablir des barrières douanières est plus efficace et crédible que la menace de quitter l’Euro(4) . D’une part cette dernière, nous venons de l’expliquer, est peu crédible. D’autre part, une perspective d’Union Douanière des pays volontaires pourrait avoir un écho favorable du côté des pays méditerranéens de la zone euro. Bien sûr, le but véritable est de convaincre l’Allemagne. Il est malheureusement probable qu’on n’arrive à ce but qu’en en venant aux actes.

On pourra objecter que l’euro est justement parti à la baisse et allègera les contraintes de compétitivité sans nécessiter une action de force. Mais outre qu’il y a encore beaucoup de chemin à parcourir pour revenir à une parité socialement neutre avec les monnaies asiatiques, l’euro ne baisse que parce que les opérateurs sont inquiets sur l’économie de la zone. Sinon, la volonté de l’Allemagne et de la Bundesbank est de maintenir un euro fort qui est conforme à ses intérêts économiques et à la recherche de la confiance des investisseurs. Cette baisse ne contredit donc pas notre raisonnement, et de plus on peut affirmer que l’action que nous préconisons contribuera à entretenir cette baisse favorable au moins jusqu’à une stabilisation des institutions européennes.

Si nous devons mettre notre menace à exécution, ou si nous sommes invités à négocier les modalités du tarif extérieur commun, la politique à mener sera évidemment à préciser. La première idée est de raisonner tous secteurs confondus, pour compenser globalement les écarts de salaires (droits uniformes ou taxe de type « TVA sociale »). Les inconvénients sont d’abord de fédérer tous les mécontentements contre nous, ensuite d’uniformiser des secteurs qui peuvent différer dans les coûts de main-d’œuvre, et enfin une telle hausse uniforme des prix risque d’être inflationniste. L’autre méthode est de négocier secteur par secteur avec les pays responsables des déficits dans ces secteurs. Elle est plus longue mais sans doute plus efficace. Notamment on peut fixer les tarifs extérieurs de manière à garder une certaine concurrence pour éviter les dérives inflationnistes.

Parlons maintenant du court terme. Le processus décrit plus haut prendra sans doute beaucoup de temps, peut-être plusieurs années, pour arriver à son terme, surtout si le gouvernement qui est aux commandes a la volonté d’y arriver sans faire trop de casse. De plus, on ne reconstruit pas une industrie en un jour, et la hausse des revenus ne peut être décrétée, elle doit s’imposer progressivement aux acteurs comme la solution bénéfique pour tous.

Il revient donc au gouvernement de suppléer provisoirement à la demande défaillante, comme il l’a fait trop brièvement au moment de la crise financière. Ceci demande un endettement important qui risque de nous entraîner dans une spirale à la grecque si nous nous heurtons aux agences de notation et aux opérateurs des marchés financiers. Nous avons décrit sur ce site « Comment financer un grand emprunt sans alourdir le déficit public ni la dette des générations futures ? ». Le principe est que la BCE rachète au moins une partie de la dette par refinancement de la Caisse des Dépôts détentrice de ces titres. Ce document de Novembre 2009 est d’autant plus valable aujourd’hui que depuis cette date la BCE a clairement levé le tabou du rachat par elle-même des titres de la dette publique des Etats de la zone Euro. Si on arrivait à ce résultat, les marchés se calmeraient comme ils se sont calmés pour la Grèce dès que la BCE a racheté des titres grecs. Ce « mini coup de force » nous paraît beaucoup plus jouable que la sortie de l’Euro.

Cette stratégie relativement modeste est rendue nécessaire par le fait qu’à court terme on ne peut forcer la réorganisation de la zone euro pour permettre à chaque pays la politique économique de son choix(5) , toujours à cause de notre position de pays déficitaire qui nous rend dépendant de la BCE pour la disponibilité de devises. Ici aussi le rétablissement de la balance commerciale est un impératif si nous voulons un jour réformer la zone euro et la BCE.

Le protectionnisme (ou plutôt le « juste échange ») est donc au centre des stratégies possibles pour un pays comme la France pour réorienter l’ensemble du système.

Encore une fois, répétons qu’il ne s’agit pas de saborder l’Europe, mais de la forcer à se donner les moyens de son expansion. Nous ne prétendons pas que notre stratégie est la meilleure. Nous prétendons seulement qu’il faut avoir une vraie stratégie de rupture pour sortir de l’impasse, ou s’attendre à des lendemains très difficiles.


(1) Notamment sur ce site : voir par exemple notre éditorial du 1er Novembre 2008 ou « Comment une crise naît et se développe » par A. Grandjean

(2) Ces bas salaires sont causés à la fois par une politique sociale minimaliste et une sous-évaluation des monnaies.

(3) La décroissance « naturelle » du secteur industriel au profit du secteur tertiaire ne suffit pas à expliquer cette baisse, pas plus que l’externalisation de certains services par les sociétés industrielles. Rappelons que sur la même période 1990-2008 la Chine a gagné environ 100 millions d’emplois industriels.

(4) E. Todd dans « Après la démocratie » (Gallimard, 2008) pense comme nous que la priorité est le protectionnisme européen, mais il propose que la France menace de sortir de l’Euro pour obtenir le tarif extérieur. Comme cette menace n’est pas crédible, nous pensons préférable la menace de barrières douanières.

(5) Il faudrait permettre aux pays de l’Euro qui estimeraient que leur compétitivité est insuffisante de rétablir leur monnaie pour pouvoir dévaluer par rapport à l’Euro, qui resterait la monnaie de réserve commune. Voir sur ce site le cas grec et notre Fiche Technique

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One Response to Editorial 1er Juillet « Chômage et monnaie »

  1. MTM dit :

    Le dividende universel appliqué à la zone euro, permettrait à la fois de résoudre le problème monétaire, de réduire les coûts salariaux et d’appliquer de fait une barrière douanière.

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