Un indicateur fallacieux

Puisqu’il est sous licence licence GNU GPLv3, je voudrais vous faire partager ici, intégralement, cette  excellente analyse de Michel Volle, dont vous trouverez l’original sur ce lien
http://michelvolle.blogspot.com/2010/05/un-indicateur-fallacieux.html

( Ce texte fait partie de la série Le chemin vers l’abîme.)

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On dit « la dette de la Grèce » (ou « de l’Espagne », « de la France » etc.) alors que l’on parle de la dette de l’État grec, espagnol, français. Or l’endettement d’un État et celui d’un pays sont deux choses complètement différentes.

On évalue en outre le niveau d’endettement d’un État par le ratio « dette brute / PIB », choisi lors des accords de Maastricht. Ce ratio est une chimère, un monstre conceptuel car il compare un stock d’un acteur (le niveau de la dette brute d’un État) à un flux d’un autre acteur (la production annuelle d’un pays, mesurée par le PIB). Nous avions pourtant appris à l’école primaire que toute proportion doit porter sur des choses de nature comparable (« il ne faut pas diviser des poireaux par des navets », disaient nos instituteurs). On s’étonne de voir tant d’économistes disserter doctement sur cet indicateur alors qu’il ne peut qu’égarer leur jugement.

La « dette brute » d’un acteur économique est d’ailleurs moins significative que sa dette nette, écart entre la valeur de ses dettes et celle des créances qu’il détient sur d’autres acteurs.

Entre parenthèses, il n’y a rien de mal à s’endetter : tout acteur productif (l’État lui-même produit des services), dont l’action suppose anticipation et investissement, s’endette et détient des créances sur d’autres acteurs. La théorie définit un niveau optimal d’endettement, mais comme la situation réelle n’est jamais celle que la théorie suppose le critère essentiel est celui de la crédibilité : un acteur sera crédible si ses créanciers, confiants en sa capacité à rembourser, sont disposés à renouveler leur prêt sans exiger une prime de risque plus élevée.

Le ratio qui permet d’évaluer la crédibilité d’un acteur est « dette nette / valeur des actifs » car celui qui possède un actif important pourra, s’il le faut, vendre pour rembourser. Si l’on est prudent, on calculera ce ratio en pondérant les dettes selon leur exigibilité, les créances et les actifs selon leur liquidité.

La comptabilité nationale ne publie pas un tel ratio : il faudrait fouiller dans les comptes pour trouver les données nécessaires à son calcul et ni le citoyen, ni même l’économiste spécialisé ne possèdent la technicité requise – d’ailleurs certaines données essentielles manquent : comment évaluer cette composante de l’actif d’un État qu’est sa capacité à lever de nouveaux impôts ?

* *

Ce qui importe cependant, c’est moins la crédibilité d’un État que celle du pays qui, outre l’État, comprend des entreprises et des ménages : un État pourra en effet, s’il y est contraint, ponctionner les autres acteurs du pays – opération pénible et délicate au plan politique, mais possible.

Dans la dette nette d’un pays les dettes internes s’annulent, puisqu’à une dette d’un acteur correspond une créance d’un autre : seules comptent les dettes et créances avec d’autres pays. Le ratio qui convient pour évaluer la crédibilité d’un pays est donc « dette nette du pays envers l’étranger, tous acteurs confondus / valeur des actifs du pays », en appliquant éventuellement les mêmes règles de prudence que ci-dessus.

Les comptes nationaux fournissent un indicateur de la dette nette : la balance des paiements courants, solde des intérêts payés et reçus par le pays, est grossièrement proportionnelle à l’endettement net. Comme il n’est pas facile d’évaluer la valeur des actifs d’un pays on peut la supposer proportionnelle au PIB : cela revient à supposer (autre approximation grossière !) que la valeur de la production annuelle d’un pays est une fraction constante de la valeur de son capital.

Le ratio « balance des paiements courants / PIB », même grossier, est plus consistant que la chimère « dette nette de l’Etat / PIB » car il divise un flux par un autre flux et les deux flux sont relatifs au même acteur.

En décembre 2009 l’OCDE prévoyait pour 2010 un surplus des paiements courants de 5,4% du PIB pour la Chine, 4,5% pour l’Allemagne, 2,8% pour le Japon, et un déficit de 2,1% pour la France, 2,3% pour l’Italie, 2,4% pour le Royaume-Uni, 3,4% pour les Etats-Unis et le Canada. A l’aune de cet indicateur, qui est « puissant » et qui est « faible » ? (voir Christian Sautter, « Oh ! La vilaine dette publique ! », Lettre à nos amis, n° 407, 5 mars 2010).

On trouve des ratios plus élevés si l’on considère des pays plus petits : surplus de 18,6 % pour la Norvège grâce au gaz, 10,2 % pour la Suisse, 8,2 % pour la Suède et les Pays-Bas, déficit de 10 % pour la Grèce (avant son plan d’austérité), 11 % pour le Portugal.

Au Japon, le ratio « dette brute de l’État / PIB » est de 225 % : c’est très supérieur aux 80 % de la France et aux 60 % du plafond théorique de la zone Euro, mais ce n’est pas inquiétant parce que 94 % de la dette de l’État japonais sont financés par l’épargne des Japonais, créanciers fidèles et peu sensibles à ce que disent les agences de notation – d’ailleurs, nous l’avons vu, la balance des paiements courants du Japon est positive.

A tout bon indicateur on peut associer une limite à partir de laquelle un signal d’alarme s’allume. L’exemple du Japon illustre le fait qu’il est impossible de définir une telle limite pour le ratio « dette brute de l’État / PIB » : cette chimère n’apporte donc aucune information, elle n’a en définitive aucun sens. Mais elle a des conséquences.

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