Un fondement républicain

Par Mehdi O.

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Faut-il classer le problème du financement de nos politiques nationales sur le même référentiel que les autres sujets qui occupent nos médias, même les plus brulants d’entre eux tels que le chômage, les retraites, la sécurité sociale, le logement, l’éducation, la sécurité ?

La réponse doit être claire dans l’esprit de tous : le financement de l’Etat est le cœur de tous les problèmes. Il est vain de s’évertuer à trouver des solutions aux différents maux qui rongent notre société, si l’on n’a pas d’abord réglé, une bonne fois pour toutes, le problème du financement de l’action politique. Aucune solution ne pourra voir le jour tant que l’Etat, dans le sens de la collectivité, n’aura pas les moyens matériels de la mettre en œuvre. La question du financement des politiques nationales transcende toutes les autres thématiques politiques. Elle est prioritaire sur toute autre question politique car elle ne relève d’aucune catégorie politique : elle est l’essence même de la politique. Une société avec un Etat sans argent est une société dirigée par la loi du plus fort, la loi de la jungle. Une société avec un Etat sans argent, c’est encore et toujours des politiciens en campagne qui font des promesses, qu’elles soient légitimes ou démagogiques, qu’ils ne pourront jamais tenir. C’est donc la décrédibilisation toujours progressive de la politique elle-même et, à travers elle, des institutions, de la République, de la société toute entière en tant que Nation. Ce principe fondamental est posé.

Une autre question se pose alors, faut-il considérer que les solutions au problème du financement de l’Etat relèvent de considérations techniques qui doivent être laissées à l’appréciation d’experts, ou ces solutions procèdent-elles de choix politiques ?

Le financement de l’Etat est un sujet économique et, malgré tout ce qu’on aura beau penser, les sciences économiques ne sont pas des sciences exactes : elles reposent sur des postulats, voire des dogmes. La méthodologie est scientifique, mais les postulats et les dogmes économiques sont, eux, foncièrement politiques : le libéralisme, le socialisme, le keynésianisme et autres sont des idéologies économique qui reposent sur des dogmes d’essence politique. Ainsi, la question du financement de l’Etat repose avant tout sur un choix politique qui doit être porté par la force et la volonté politique.

Comment peut-on expliquer alors que, sur une question aussi essentielle que le financement de l’Etat et son corolaire de la Dette Publique, le seul débat qui soit ouvert (et autorisé) repose sur un seul et même dogme ? Toutes les solutions que l’on nous propose pour sortir l’Etat de l’impasse de la Dette Publique, de droite comme de gauche, passant de l’austérité à la hausse des impôts, ne remettent jamais en cause ce même dogme. En toutes hypothèses, l’idée que l’Etat puisse en partie se financer par de la création monétaire publique n’est même pas effleurée. Comment les décideurs et les spécialistes qui les conseillent peuvent-ils faire preuve de tant d’aveuglement alors que, surtout dans la période de crise actuelle, il est indéniable que l’Etat a besoin de fonds considérables pour générer une réelle politique de relance économique, et que tant la rigueur que la hausse des impôts sur une économie fragile seraient catastrophiques ?

Nous voulons bien croire que le postulat selon lequel la création monétaire publique serait néfaste (pour toutes les raisons que nos détracteurs exposent et que nous rappelons ci-avant) fait l’objet d’une croyance honnête ; les chantres de cette idée étant probablement persuadés du fait que l’économie ne peut et ne doit fonctionner qu’ainsi, aussi convaincus qu’ils sont par l’idée qu’un avion a besoin d’ailes pour voler. Mais comment expliquer que ce même dogme ait récemment été battu en brèche lorsqu’il s’est agit de sauver les banques privées en permettant à la BCE de leur racheter des bons du Trésor grec ? Est-ce vraiment ce dogme qui est défendu, ou tout simplement l’idée selon laquelle le seul et unique intérêt à protéger dans notre société est celui des banques privées ? N’en sommes-nous pas réellement arrivés à ce stade ? La plupart de nos décideurs se posent-ils réellement la question de savoir s’il est bon ou mauvais que les banques privées concentrent le pouvoir de création monétaire (choses qu’ils ne savent même pas, pour la plupart…), ou se contentent-ils de voir l’apparence : l’argent vient des banques, sans les banques, il n’y a plus d’argent et c’est donc elles, avant tout, qu’il faut protéger si l’on veut sauver l’économie ?

Les croyances s’ajoutant aux croyances deviennent de pures superstitions qui nous mènent à la situation totalement absurde au terme de laquelle nous avons peur de nuire aux intérêts des banques car c’est elles qui créent et injectent l’argent dans l’économie, alors que c’est nous-mêmes qui leur avons donné le pouvoir de créer cet argent qu’elles prêtent à la communauté un prix (les intérêts) mirobolant ! Nous leur avons, en effet, donné ce pouvoir et elles sont donc dépositaires d’une mission de service public. Mission qu’elles ne remplissent pas, puisque les marchés financiers concentrent aujourd’hui l’essentiel de la monnaie créée et que c’est leurs humeurs, totalement irrationnelles, qui désormais dirigent notre économie et le financement de nos Etats !

Avant de refermer cette parenthèse, recentrons à son point ultime la problématique qui nous occupe.

De quoi parlons-nous ? Nous parlons de la possibilité pour l’Etat de financer une partie de ses investissements par de l’endettement auprès de la Banque Centrale. La Banque Centrale étant détenue par l’Etat (ou les Etat de l’Union Européenne, en ce qui concerne la BCE), il ne s’agit ni plus ni moins que de redonner à l’Etat le pouvoir de créer (indirectement) de la monnaie pour se financer en partie. Est-ce si choquant que cela ? En dehors de tous débats d’experts en économie ou en finance, concentrons-nous sur les principes républicains fondamentaux : n’est-il pas plutôt choquant que l’Etat, qui représente la collectivité, doive payer à prix d’or son financement auprès de banques privées ou pire, de marchés financiers, pour mener la politique de la collectivité ? Alors que ces financements proviennent ab initio d’une création monétaire qui devrait relever d’un pouvoir collectif mais que, par pur dogme, on a jugé préférable qu’il soit confié à des banques privées ? D’où les banques privées tireraient-elles une telle légitimité et une telle compétence que l’Etat (via une institution indépendante) n’aurait pas ? N’ont-elles pas au contraire démontré leur gestion catastrophique de ce pouvoir en nous menant à une crise dont les sommets sont loin d’être atteints ? Comment une question aussi essentielle que la source-même de l’argent peut-elle faire l’objet de tant de légèreté dans son traitement ? Car c’est bien de l’argent dont nous parlons : l’argent n’est pas un marché, il est le sang des marchés, le sang de notre économie. Son émission est un pouvoir régalien de la collectivité, au même titre que les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire. Aucun citoyen, qu’il soit de sensibilité libérale ou socialiste, ne devrait admettre qu’un pouvoir régalien de l’Etat soit laissé à l’appréciation d’acteurs privés qui ne se préoccupent (et c’est tout naturel) que de leurs intérêts privés. Nous évoquons là un fondement républicain.

En définitive, nous demandons que cette question fondamentale soit remise au rang qui est le sien : une question qui, avant d’être technique, est éminemment politique. Une question qui porte sur un fondement républicain et à laquelle seule la collectivité doit, en toute connaissance de cause, apprécier, compte tenu de la situation économique actuelle, mais également dans l’absolu, s’il est préférable de reprendre le pouvoir qui est le sien ou de continuer à le laisser voir confié à quelques individus qui n’ont aucun mandat électif.

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One Response to Un fondement républicain

  1. […] J’ai aussi remarqué, sur le site « Économie Sociétale », l’article « Un fondement républicain », de Mehdi Ouchallal. […]

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