Bernard Friot: impasse du plein emploi

18/10/2011

L’intervention de Bernard Friot, aux 60 èmes JNE de l’ACOP. à Bordeaux les 20-23 septembre 2011 est trop longue pour la transcrire ici en totalité (j’en transcris ici environ la moitié), mais vous pouvez la télécharger en pdf sur ce lien : La qualification personnelle pour en finir avec la sécurisation des parcours professionnels

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Le « vrai plein emploi » est une illusion. Je l’ai dit : la tentation, chez les opposants à cette dérive, de la nostalgie du temps du « vrai plein emploi », un plein emploi fait de vrais emplois, est compréhensible. C’est pourtant une chimère et une régression. Une chimère : le plein emploi n’a jamais existé (celui des années 1960 était celui des seuls hommes), nous en sommes au contraire aujourd’hui plus proches que dans les prétendues Trente glorieuses : la part des 20-60 ans qui ont un emploi est aujourd’hui de 76% alors qu’elle était de 67% en 1962, et la qualité des emplois est meilleure. Et c’est précisément parce que nous nous sommes rapprochés, quantitativement et qualitativement, du plein emploi que le travail est dans une telle impasse : car plein emploi veut dire plein d’employeurs, déni généralisé de la qualification des personnes, maîtrise du travail par les seuls maîtres des postes de travail, à savoir les employeurs, les actionnaires et les prêteurs pour qui la valeur est produite, et donc impossibilité de « bien travailler » comme le disent massivement les salariés interrogés sur leur travail. Ils répondent qu’ils « aiment leur boulot » mais que « ce qu’ils font, ce n’est plus du boulot ». Le « vrai emploi » est, comme la flexicurité, un oxymore : la maîtrise du travail est impossible quand c’est le poste de travail, et non pas la personne, qui est qualifié et payé. Un emploi ne peut jamais être « vrai », c’est-à-dire confirmer la personne dans sa capacité à créer de la valeur économique et à en décider, puisqu’il est construit contre cette confirmation. Chimère, la nostalgie du vrai plein emploi est également une régression relativement aux possibles qu’ouvre la réussite éclatante des institutions du salaire, et c’est sur ce point que je veux insister dans cette dernière partie de mon propos.

Démocratiser le pouvoir sur le travail par un droit politique de maîtrise de la valeur économique reposant sur la qualification personnelle, la cotisation économique et une création monétaire à l’occasion de l’attribution des qualifications. J’en viens ici à ce que j’annonçais au point 5 : l’extension à tous de la qualification de la personne, la maîtrise collective de la structure des qualifications et donc de l’investissement par la disparition du crédit et de la création monétaire par les banques. Rien de moins ! Car depuis trente ans la sécurité du travail par l’emploi construite au cours des décennies précédentes est mise en échec par les réformateurs. Cet échec est creusé aujourd’hui par la tentative absurde de faire du marché du travail le pôle de l’emploi avec la création – et la responsabilisation – de services publics de l’employabilité, sans fonctionnaires ni pouvoir sur les emplois, dont « Pôle emploi » est l’emblème jusqu’à la caricature. Cette impasse, expérimentée au quotidien par les professionnels de l’orientation qui s’épuisent à construire l’employabilité de personnes entretenues dans l’insécurité envers le travail parce que niées dans leur capacité à décider de la valeur économique, pose dans des termes nouveaux la question de la maîtrise du travail. Elle nous fait faire l’expérience que ni l’emploi ni les services publics de l’employabilité ne peuvent fonder la sécurité dans le travail, qu’aucune sécurité dans le travail n’est possible tant que le pouvoir sur le travail n’est pas le fait des travailleurs. Il faut donc déplacer le projet émancipateur vers la conquête du pouvoir de décision en matière de valeur économique, à retirer totalement aux employeurs, aux actionnaires et aux prêteurs pour l’attribuer à chacun comme un droit politique venant s’ajouter au droit universel de suffrage. Cela passe par trois dynamiques majeures. La première est l’attribution à chacune et chacun d’une qualification et du salaire irréversible qui va avec, au premier niveau pour tous à 16 ou 18 ans puis progressant à mesure des épreuves de qualification : ainsi seront supprimés marché du travail, force de travail et employeurs. La seconde est la création, sur le modèle si réussi de la cotisation sociale, d’une cotisation économique qui, ponctionnée sur la valeur ajoutée à la place du profit, ira à des caisses qui financeront les projets d’investissement sans remboursement ni taux d’intérêt (puisqu’il n’y aura plus d’appropriation lucrative de la valeur), ce qui supprimera la propriété lucrative et le crédit. La troisième est une création monétaire fondée sur une autre anticipation de la production de valeur économique : non plus l’anticipation du chiffre d’affaires à venir des emprunteurs, à l’occasion des prêts bancaires aux entreprises qui n’auront plus lieu d’être, mais l’anticipation du travail nouveau découlant des nouvelles qualifications, à l’occasion de leur attribution.

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La retraite des sénateurs…

06/11/2010

Le 2010-11-05 06:53, Jean MILHAU a écrit :

Madame, Monsieur,

J’accuse réception de votre message électronique concernant le régime de retraite des parlementaires.

Les Sénateurs comme les Députés sont investis d’un mandat parlementaire : ils participent à l’exercice de la souveraineté nationale, ils votent la loi et contrôlent l’action du Gouvernement. A cet effet, ils jouissent d’un statut protecteur, conçu non comme un privilège mais comme l’instrument destiné à leur assurer l’indépendance et la liberté nécessaires à leur mission.

Le droit à pension des membres du Parlement est destiné à pallier la rupture subie dans leur carrière professionnelle du fait de leur élection, et à leur garantir un revenu de retraite.

Effectivement, lors de sa séance du 9 septembre 2010, les Députés ont rejeté l’amendement que vous évoquez dans le cadre de l’examen du Projet de loi de réforme des retraites. Cet amendement prévoyait que « le gouvernement présente au Parlement, avant le 31 décembre 2010, un rapport établissant la situation des régimes spécifiques de retraite des membres du gouvernement et des parlementaires et définissant les conditions d’un alignement rapide et effectif de la situation de leurs régimes spécifiques sur le régime général, visant notamment à un encadrement strict des pensions reversées, tant dans leurs possibilités de cumuls que dans leurs montants ».

Cet amendement a été repoussé à la demande conjointe d’Eric Woerth et du rapporteur UMP, M. Denis Jacquat qui a renvoyé le traitement de cette question à la réflexion entamée par le Bureau de l’Assemblée Nationale à ce sujet.

Bien sûr, il n’est pas imaginable que des efforts soient demandés aux Français dont s’exonèreraient les parlementaires.

C’est la raison pour laquelle, lors de sa réunion du 13 octobre 2010, le Bureau du Sénat a lui-même adopté les principes d’une réforme des retraites des Sénateurs, qui porte sur les pistes suivantes :

– le report de la condition d‘âge de 60 à 62 ans

– l’allongement de la durée de cotisation

– le relèvement du taux de cotisation, actuellement de 9,51%, à 10,55%

– la suppression de la cotisation double et la création d’un régime complémentaire à points

– la diminution du taux de la pension de réversion

J’espère que ces informations seront de nature à répondre à vos interrogations.

Je vous prie d’agréer, Madame, Monsieur, l’expression de mes salutations distinguées.

Jean MILHAU, Sénateur du Lot

93 rue Caviole
46 000 CAHORS
Tel/Fax 05. 65. 21. 16. 32

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La réponse de Philippe Derudder

Monsieur Jean MILHAU,
Sénateur du Lot
93 rue Caviole
46 000 CAHORS

Le 4 novembre 2010

Monsieur le Sénateur

Je vous remercie d’avoir pris le temps de répondre au message que je vous avais adressé au sujet du rejet de l’amendement relatif à la réforme des régimes spécifiques des retraites de nos élus. Mais cette réponse, loin de me satisfaire attire de ma part les observations suivantes :

–   Je suis choqué lorsque vous invoquez l’exception de la mission de nos parlementaires qui doit les classer de facto dans une catégorie comparable à nulle autre. Voilà pour moi une affirmation qui relève plus de l’ancien régime que des « valeurs républicaines » auxquelles notre classe politique aime à se référer à tout bout de champ. Ne croyez-vous pas qu’il eut été juste de montrer l’exemple à la Nation en abordant avant tout autre chose la réforme du régime qui vous concerne plutôt que de faire valoir votre exception ? Peut-être serez-vous un jour sensible à l’exception de la mission de l’infirmière qui vous apportera soin et humanité au cœur d’une nuit d’hôpital et verrez-vous alors que chaque être humain a une place sur cette terre qui le rend exceptionnel, tout dépendant des circonstances.

–   Vous invoquez aussi l’indépendance et la liberté nécessaire au bon exercice de la mission de nos parlementaires. A vu de ce qui se déroule dans notre pays depuis une bonne trentaine d’années ne peut-on au contraire voir un abandon continu de l’indépendance de nos représentants et de la souveraineté nationale? Je vous l’accorde, ce phénomène ne concerne pas notre seul pays mais l’ensemble des démocraties qui se sont laissées séduire par le chant des sirènes des nouvelles théories économiques des années 70, maintenant appelées néo-libérales, et qui se résument à 4 principes fondamentaux :

–   Totale dérèglementation des marchés financiers

–   Mondialisation des échanges

–   Désengagement des États

–   Privatisation de l’économie.

En fait d’indépendance, et par obéissance aveugle a cette idéologie devenue quasi religieuse, nos Nations sont maintenant asservies aux caprices des marchés qui conduisent à réduire le rôle du politique à « rassurer les investisseurs ». Si l’indépendance et la souveraineté nationale relèvent du mandat des parlementaires comme vous l’affirmez, je vois alors de leur part comme une trahison dans le vote de la loi 73-7 du 3 janvier 1973, abrogée mais réaffirmée par la loi 93-980 du 4 aout 1993 pour se conformer à l’article 104 du traité de Maastricht, dont le principe est d’interdire aux banques centrales toute forme d’aide, de prêt ou de financement aux Nations et collectivités publiques. La conséquence de ces lois iniques se traduit aujourd’hui par une crise généralisée des dettes souveraines et à la nécessité de transférer annuellement une partie de la richesse nationale équivalente au produit de l’impôt sur le revenu, en ce qui concerne notre pays, pour le seul profit des « investisseurs ». Cette situation légale mais illégitime n’a pu se produire qu’avec le consentement des parlementaires qui ont voté ces lois. Elles placent nos nations en état de dépendance permanente aux exigences des marchés, elles appauvrissent les citoyens, elles affaiblissent l’État et rendent encore plus inique des réformes comme celles de la retraite dont le financement ne poserait pas de problème si la richesse nationale n’était pas indument détournée.

Qu’il s’agisse de notre pays ou de l’Europe, les citoyens que nous sommes ne peuvent qu’assister à la marchandisation progressive de leur existence et de leur environnement au travers d’un jeu de moins en moins démocratique.

Loin de moi, Monsieur le sénateur, l’idée de douter de votre bonne foi et de votre dévouement à la cause publique mais il me semble qu’au spectacle de la situation du monde et de notre pays il serait bienvenu que vous abandonniez les poncifs théoriques que vous invoquez et qui ne se traduisent plus dans notre réalité quotidienne. S’il est quelque chose d’exceptionnel c’est l’époque que nous vivons; elle nous place face à des défis écologiques et humains qui ne trouveront une possibilité de réponse pertinente qu’en rendant aux peuples le choix de leur destin pour le moment confisqué par les intérêts particuliers d’une poignée de nantis. Mon espoir est que le politique, au sens noble du terme, reprenne les rennes au lieu d’être réduit à traduire en termes de bien commun l’avidité de ceux qui, motivés par leur seul intérêt, sont parvenus à s’accaparer les cordons de la bourse et qui dirigent en fait le monde avec le cortège de nuisances et de souffrances qui en découle

Mes propos vous choquent, sans doute. Ils n’ont rien de personnel et j’honore la personne que vous êtes. Je parle de la fonction et non des personnes. Veuillez donc voir dans ce que je dis ici, non pas une critique primaire et haineuse de la classe politique à laquelle vous appartenez, mais l’invitation a reconquérir justement la liberté et l’indépendance que vous ou vos prédécesseurs ont abandonnées. Ce que la loi a cédé, elle peut le reconquérir, tout dépend de la volonté qu’on en a. La méfiance et la désaffection que les citoyens montrent de plus en plus à l’égard de ceux qui sont sensés les représenter devrait vous amener à reconsidérer votre mission et à redonner sens et réalité aux mots que vous utilisez pour justifier l’injustifiable.

Croyez, Monsieur le Sénateur, en ma considération respectueuse.

Philippe Derudder


La France est-elle ruinée ?

25/09/2010

Article de Yoananda sur Agoravox

Si nous ne sommes pas totalement en phase avec certaines conclusions de cet auteur, cet article présente de très bonnes indications chiffrées … bravo

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Introduction

Ou en est la France par rapport à la crise économique ? Sommes nous en danger ou le dernier havre de stabilité dans la tourmente ? Que nous cache le gouvernement derrière son plan de « rigueur » ? Qu’est-ce qui nous attends au juste ? Vous voulez savoir dans quel état j’ère ?
Ou est l’argent ? A qui le doit-on ? Comment l’ont-ils obtenu ? Ou pourrait-on prendre de l’argent ?
Jetons un coup d’œil sous le tapis.

Conseil de lecture

A la base je m’intéresser à la crise dite « économique ». A un moment, je me suis demandé « mais comment la crise va se traduire en France ? ». Ce n’était pas facile du tout répondre, car l’information est très éparpillée. Tout le monde navigue en aveugle, et puis du jour au lendemain on apprends que ca barde dans tel pays ou tel autre.

Cet article est « la » réponse, en fonction des éléments que j’ai pu glaner au fil de mes lectures.

C’est important parce que ca permet de comprendre la politique derrière la politique de façade (celle qu’on nous montre dans les show télé). C’est important si jamais vous lisez des articles économiques ici ou la pour remettre les chiffres en perspective : quand vous lisez « trou de la sécu » ou autre.
Vous constaterez que les articles parlent en % de PIB ou en milliards, mais c’est très abstrait au fond, et ça permet de noyer le poisson. Très pratique pour éviter que le « peuple » ne mette son nez dans le prés carré réservé.
C’est important enfin parce que j’explique les critères qui, s’ils sont respectés ou non, feront qu’on ira vers un clash social ou non en France.
Nous aurons la réponse définitive d’ici 6 mois env. Pour le moment, Talonette 1er ne prends pas la bonne direction. La preuve avec l’affaire Bettencourt (qui n’avait pas démarrée quand mon article était presque bouclé). Je ne vois pas pourquoi ça changerai, mais il a encore un peu de temps. Après ca sera trop tard, faudra assumer. Quand je parle de clash social, ca risque d’être dur et violent, car la crise va encore s’amplifier durant l’été.

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La réforme du système de retraite suédois

21/06/2010

D’après Nicolas Lecaussin

La mise en place de la réforme (1991-2002)

Dans les années 1980, il apparaît clairement que le financement des retraites et, en particulier, de la retraite complémentaire, ne pourra pas être assuré à long terme. Une commission d’enquête parlementaire à laquelle participaient les syndicats confirme ces problèmes de financement dus surtout à la baisse du taux de natalité, à l’allongement de l’espérance de vie et à la hausse trop importante des cotisations retraite. Toutefois, l’un des principaux reproches portés au régime est le fait qu’il était devenu inéquitable. En effet, comme la pension était calculée sur la base des 15 meilleures années (sur les 30 années de vie active), les carrières courtes des cadres étaient les bénéficiaires aux dépens des carrières longues et progressives.

De même, des projections ont montré que, compte tenu de l’augmentation de l’espérance de vie et de la réduction du nombre d’actifs, le fonds de réserve serait épuisé vers 2020. Pour pouvoir faire survivre le système, il aurait fallu augmenter le taux de cotisation jusqu’à 28-30 % des salaires.

En même temps, la situation économique ne cessait de se dégrader. Entre 1990 et 1993, le taux de chômage est passé de 2 % à plus de 10 % de la population active et le déficit public s’est creusé jusqu’à 16 % du PIB en 1993.

En 1991 une nouvelle Commission a été créée afin de réfléchir à un changement du système de retraite suédois. En faisaient partie des députés, des ministres et des techniciens. Les « partenaires sociaux », incontournables en France, ont été écartés de cette Commission et de la mise en place de la réforme. Tout le monde était d’accord pour une réforme sauf… les hauts fonctionnaires du ministère des Finances suédois qui souhaitaient garder la maîtrise d’un système basé sur les prélèvements obligatoires et la répartition ainsi que l’aile gauche du Parti social-démocrate.

Une partie de la droite aussi, en particulier certains libéraux, ont préféré ne pas soutenir cette réforme considérant que ce n’est pas aux politiques de s’occuper des retraites. Un rapport présentant les grandes orientations de la future réforme est publié en 1992. Au final, 90 % des députés et 5 grands partis politiques ont approuvé en juin 1994 la mise en place de la réforme. Quatre ans plus tard, la loi définitive instaurant un nouveau régime de retraite a été votée. Mais les premières prestations du nouveau régime n’ont été versées qu’en 2003 aux cotisants nés en 1938 et atteignant l’âge légal du départ à la retraite de 65 ans. Toutefois, une disposition prévoit à ce que ceux atteignant l’âge de 61 peuvent toucher une pension minimum. Entre 61 et 65 ans, cette retraite est majorée. Le processus de mise en place de la réforme a été très long. Néanmoins, le résultat final est très proche de la première ébauche du processus.

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