Bernard Friot: impasse du plein emploi

L’intervention de Bernard Friot, aux 60 èmes JNE de l’ACOP. à Bordeaux les 20-23 septembre 2011 est trop longue pour la transcrire ici en totalité (j’en transcris ici environ la moitié), mais vous pouvez la télécharger en pdf sur ce lien : La qualification personnelle pour en finir avec la sécurisation des parcours professionnels

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Le « vrai plein emploi » est une illusion. Je l’ai dit : la tentation, chez les opposants à cette dérive, de la nostalgie du temps du « vrai plein emploi », un plein emploi fait de vrais emplois, est compréhensible. C’est pourtant une chimère et une régression. Une chimère : le plein emploi n’a jamais existé (celui des années 1960 était celui des seuls hommes), nous en sommes au contraire aujourd’hui plus proches que dans les prétendues Trente glorieuses : la part des 20-60 ans qui ont un emploi est aujourd’hui de 76% alors qu’elle était de 67% en 1962, et la qualité des emplois est meilleure. Et c’est précisément parce que nous nous sommes rapprochés, quantitativement et qualitativement, du plein emploi que le travail est dans une telle impasse : car plein emploi veut dire plein d’employeurs, déni généralisé de la qualification des personnes, maîtrise du travail par les seuls maîtres des postes de travail, à savoir les employeurs, les actionnaires et les prêteurs pour qui la valeur est produite, et donc impossibilité de « bien travailler » comme le disent massivement les salariés interrogés sur leur travail. Ils répondent qu’ils « aiment leur boulot » mais que « ce qu’ils font, ce n’est plus du boulot ». Le « vrai emploi » est, comme la flexicurité, un oxymore : la maîtrise du travail est impossible quand c’est le poste de travail, et non pas la personne, qui est qualifié et payé. Un emploi ne peut jamais être « vrai », c’est-à-dire confirmer la personne dans sa capacité à créer de la valeur économique et à en décider, puisqu’il est construit contre cette confirmation. Chimère, la nostalgie du vrai plein emploi est également une régression relativement aux possibles qu’ouvre la réussite éclatante des institutions du salaire, et c’est sur ce point que je veux insister dans cette dernière partie de mon propos.

Démocratiser le pouvoir sur le travail par un droit politique de maîtrise de la valeur économique reposant sur la qualification personnelle, la cotisation économique et une création monétaire à l’occasion de l’attribution des qualifications. J’en viens ici à ce que j’annonçais au point 5 : l’extension à tous de la qualification de la personne, la maîtrise collective de la structure des qualifications et donc de l’investissement par la disparition du crédit et de la création monétaire par les banques. Rien de moins ! Car depuis trente ans la sécurité du travail par l’emploi construite au cours des décennies précédentes est mise en échec par les réformateurs. Cet échec est creusé aujourd’hui par la tentative absurde de faire du marché du travail le pôle de l’emploi avec la création – et la responsabilisation – de services publics de l’employabilité, sans fonctionnaires ni pouvoir sur les emplois, dont « Pôle emploi » est l’emblème jusqu’à la caricature. Cette impasse, expérimentée au quotidien par les professionnels de l’orientation qui s’épuisent à construire l’employabilité de personnes entretenues dans l’insécurité envers le travail parce que niées dans leur capacité à décider de la valeur économique, pose dans des termes nouveaux la question de la maîtrise du travail. Elle nous fait faire l’expérience que ni l’emploi ni les services publics de l’employabilité ne peuvent fonder la sécurité dans le travail, qu’aucune sécurité dans le travail n’est possible tant que le pouvoir sur le travail n’est pas le fait des travailleurs. Il faut donc déplacer le projet émancipateur vers la conquête du pouvoir de décision en matière de valeur économique, à retirer totalement aux employeurs, aux actionnaires et aux prêteurs pour l’attribuer à chacun comme un droit politique venant s’ajouter au droit universel de suffrage. Cela passe par trois dynamiques majeures. La première est l’attribution à chacune et chacun d’une qualification et du salaire irréversible qui va avec, au premier niveau pour tous à 16 ou 18 ans puis progressant à mesure des épreuves de qualification : ainsi seront supprimés marché du travail, force de travail et employeurs. La seconde est la création, sur le modèle si réussi de la cotisation sociale, d’une cotisation économique qui, ponctionnée sur la valeur ajoutée à la place du profit, ira à des caisses qui financeront les projets d’investissement sans remboursement ni taux d’intérêt (puisqu’il n’y aura plus d’appropriation lucrative de la valeur), ce qui supprimera la propriété lucrative et le crédit. La troisième est une création monétaire fondée sur une autre anticipation de la production de valeur économique : non plus l’anticipation du chiffre d’affaires à venir des emprunteurs, à l’occasion des prêts bancaires aux entreprises qui n’auront plus lieu d’être, mais l’anticipation du travail nouveau découlant des nouvelles qualifications, à l’occasion de leur attribution.

Nous allons le faire parce que nous le faisons déjà à grande échelle avec succès. Encore faut-il le dire. La force des propositions que je viens d’énoncer est qu’elles sont dans le prolongement d’un déjà-là émancipateur qui a fait ses preuves, celui de la qualification personnelle et de la cotisation finançant du salaire socialisé. La qualification de la personne est déjà le fait des fonctionnaires, des professions libérales et des retraités qui, touchant à vie une pension dans la continuité de leur salaire, sont enfin qualifiés eux, et non plus leur poste. Sur la base de ce déjà-là émancipateur, nous allons étendre à toute la population, dès la fin de la scolarité obligatoire, la qualification de la personne et donc le salaire à vie, cette convention du travail qui donne aux personnes une réelle maîtrise de leur travail et se passe heureusement des employeurs et du chantage à l’emploi. Nous socialisons déjà 45% du salaire total dans les cotisations sociales. Heureusement que ce n’est pas mon entreprise qui paie mes opérations du cœur ou ma pension, elle paie des cotisations et cette mutualisation de la valeur ajoutée garantit la sûreté de ma couverture maladie ou de ma retraite. Sur la base de ce déjà-là émancipateur, nous allons socialiser tout le salaire, y compris le salaire direct, par une cotisation salaire qui se substituera à la paye par un employeur et qui garantira la sûreté du salaire à vie. Nous nous sommes déjà débarrassés de la propriété lucrative pour financer la sécurité sociale et les services publics : même mis en grande difficulté par les réformateurs, l’école et le système de santé ont des résultats très supérieurs au marché du logement, la santé et les pensions sont bien mieux assurés dans les pays sans compagnies d’assurance-santé ni fonds de pensions. Sur la base de ce déjà-là émancipateur, nous allons nous libérer du chantage des prêteurs en supprimant le crédit et en finançant l’investissement par une cotisation économique qui permettra de lui affecter 30% de la valeur ajoutée.

Tout ce déjà-là émancipateur, encore faut-il l’affirmer, et c’est ici qu’il faut revenir au propos décisif de Christine Delory et au bonheur de passer de nos récits mortifères à des récits d’émancipation. Quelques exemples. Que racontent les fonctionnaires ? Qu’ils, qu’elles ont droit à un statut spécial au nom de missions spéciales. Une telle défense corporatiste de la fonction publique est vouée à l’échec, alors qu’un récit du grade comme institution antagonique à l’emploi anticipant la qualification personnelle à étendre à tous travaille à l’affirmation politique du salariat. Que racontent les retraitées et retraités ? Qu’elles, qu’ils ont droit à une pension libérée du travail parce qu’ils ont eu leur part de souffrance dans le travail et de financement de la pension des générations précédentes. Une telle défense et illustration de l’emploi comme seule matrice du travail conforte le marché du travail alors qu’un récit de la pension comme salaire continué constate que les retraités sont titulaires d’une qualification en acte et donc travaillent, c’est-à-dire produisent la valeur économique de leur pension : en fondant la revendication de la généralisation d’une qualification personnelle encore meilleure avant 60 ans qu’après, ce constat travaille à l’affirmation politique du salariat. Que racontent les partisanes et partisans de la répartition ? Qu’il faut la défendre contre les appétits du capital. Une telle logique enferme la répartition dans une forteresse assiégée vouée à une disparition programmée alors que son récit comme institution largement majoritaire (90% du financement des pensions en Europe !) faisant la preuve de l’inutilité de l’accumulation de capitaux pour financer le long terme des pensions fonde la proposition du remplacement du crédit par une cotisation économique et travaille à l’affirmation politique du salariat. Que racontent les défenseurs et défenseures de la sécurité sociale ? Qu’elle assure les besoins sociaux et corrige les inégalités économiques sur une base solidaire. Une telle hypostase du social à côté de l’économique est un des lieux essentiels de notre aliénation comme mineurs sociaux alors que le récit de la sécurité sociale comme expérimentation à grande échelle, depuis soixante ans et dans les principaux pays capitalistes du monde, de l’efficacité d’une convention du travail partiellement débarrassée du marché du travail et de celui des capitaux fonde le projet de l’en débarrasser totalement et travaille à l’affirmation politique du salariat

Que racontent celles et ceux – trop peu nombreux au demeurant – qui se battent pour la hausse des salaires ? Que la rémunération du travail doit garantir la possibilité de satisfaire les besoins de chacun. Une telle façon d’inscrire le salaire dans le double carcan du pouvoir d’achat et de la contrepartie en travail rejoint le précédent récit dans l’écriture de notre exploitation naturalisée alors que le récit du salaire comme conquête d’institutions salariales antagoniques de celles du capital, la qualification et la cotisation qu’il s’agit de muer en salaire universel, pour tous et pour tout, travaille à l’affirmation politique du salariat comme classe en mesure d’en finir avec les institutions capitalistes. Vous voyez la porte qu’il nous faut ouvrir pour sortir de la fonction tribunicienne de défenseurs de victimes, sortir du volontarisme et de sa symétrique, la plainte, mais le chemin est là, offert. Dans le champ qui nous occupe ici : le chemin des étapes d’émancipation qui feront de l’orientation et de l’accompagnement la confirmation de la qualification des personnes alors qu’ils sont aujourd’hui au rouet parce qu’au service de l’employabilité. Une orientation et un accompagnement qui seront d’autant plus nécessaires demain qu’il s’agira de rendre effectif, pour toutes et tous, le droit politique à la maîtrise de la valeur économique.

Je conclus en évoquant brièvement quelques objections.

La qualification personnelle n’enferme-t-elle pas à vie les personnes dans leurs résultats scolaires ? Cette objection repose sur un contresens concernant la qualification, qui n’est précisément pas, j’y ai insisté, la certification. Chacun, y compris les personnes handicapées, démarrera au premier niveau de la qualification, indépendamment donc de son niveau scolaire. Il est d’ailleurs fondamental, pour éviter l’instrumentation du savoir, qu’il n’y ait aucun lien entre démarrage dans la qualification et diplôme. Quant aux épreuves professionnelles de qualification qui conduiront à des niveaux supérieurs, elles ne relèveront pas de l’école, ni dans leur contenu ni dans leur jury. On peut bien sûr penser que la progression d’une personne dans la qualification ne sera pas étrangère à ses diplômes, mais ils ne la fonderont pas.

Que ferons-nous de tous ceux qui, assurés d’un salaire à vie, ne voudront rien faire ? La réponse tient en trois points. Premièrement, ceux qui ne font rien sont bien moins dangereux que tant qui font aujourd’hui. Mieux vaut ne rien faire que d’être un inspecteur d’académie appliqué à détricoter la fonction publique ; ou une professeure de mathématiques financières en train d’enseigner comment mettre la planète à feu et à sang par la spéculation ; ou un conditionneur du Médiator, ou une ouvrière fabriquant des semences stériles pour Monsanto, j’arrête là la liste. Deuxièmement, je ne crois pas du tout aux peuples vertueux, mais je crois aux vertus d’institutions matérialisant des progrès en émancipation : de même que les institutions du suffrage universel confirment la capacité universelle de participation aux grandes décisions politiques, de même la qualification personnelle, en confirmant chacun dans sa capacité à créer de la valeur économique, va faire de l’économie une affaire de « nous » et non plus de « ils » et susciter une responsabilité concrète en la matière. Troisièmement, faisons attention que ce qui nous apparaît comme un temps passé à ne rien faire peut être l’invention de chemins nouveaux du travail.

Vous voulez supprimer les entrepreneurs ! Là encore, il y a contresens : les employeurs et les prêteurs, qu’il faut effectivement supprimer, ne sont pas des entrepreneurs, même s’ils se confondent éventuellement aujourd’hui dans la même personne. Les fonctions de commandement, d’entreprise ou d’innovation sont importantes et il n’est pas question de les supprimer. Mais les employeurs, au sens de personnes décidant de la vie ou de la mort au travail d’autrui, et de son salaire, doivent disparaître. En libérant les entrepreneurs de leur fonction d’employeur, nous allons au contraire dynamiser la création d’entreprises, et rendre possible le maintien de collectifs de travail innovants y compris tant que leur chiffre d’affaires est encore faible ou est affecté par des accidents majeurs.

Qui va décider de la qualification et sur quels critères ? Nous en avons déjà des tas d’anticipations dans la fonction publique, ainsi qu’avec la VAE ou la négociation des conventions collectives. Nous ne partirons donc pas de zéro, loin de là. Mais la maîtrise de la structure des qualifications exigera un changement de l’occasion de la création monétaire, comme je m’en suis expliqué au point 9.

Comment va-t-on financer le salaire à vie ? Comme nous le faisons déjà pour la santé ou la pension, par une cotisation. Les entreprises vont cotiser et non plus payer directement les salaires directs, comme elles le font déjà pour la sécurité sociale. Par exemple, on pourrait commencer par l’attribution du premier niveau de qualification aux cohortes des 18-22 ans. Si (toujours à tire d’exemple) le premier niveau de qualification est à 1600 euros nets par mois, il faut environ 4% du PIB pour financer le salaire de ces cinq cohortes. Les entreprises paieront une cotisation « salaire » de 4% de leur valeur ajoutée et n’auront pas à payer les salariés de ces cohortes qu’elles embaucheront. Nous aurons ainsi un apprentissage de l’institution nouvelle, qui permettra de décider de son rythme de généralisation.

Les détenteurs de capitaux vont fuir avec leur portefeuille, comment financerons-nous l’investissement ? Mais d’autant mieux qu’il n’y aura plus de détenteurs de capitaux ! Les 400 milliards d’euros qui chaque année financent l’investissement sont en train d’être produits, ils ne viennent pas d’hier et n’étaient pas entreposés dans d’imaginaires congélateurs à valeur qui partiraient avec leurs propriétaires. Les portefeuilles financiers ne sont pas des réserves de valeur, ce sont des droits de propriété lucrative sur la valeur en train d’être produite au moment où ils sont convertis en monnaie. Leur disparition au bénéfice d’une cotisation économique nous donnera la main sur cet acte fondamental de souveraineté qu’est la décision d’investir une partie de ce que nous sommes en train de produire. Les détenteurs de titres ne partiront pas avec cette production. Ils emporteront des droits de propriété dont ils ne pourront strictement rien faire. Il faut en finir avec cette peur de la fuite des capitaux qui dit, à leur corps défendant, l’adhésion des salariés à leur minorité sociale.

Pourquoi pas la même qualification personnelle pour tous, s’il s’agit d’un droit politique ? Cette question est à la fois celle qui pose le moins de problème factuel et le plus de problème théorique. Aucun problème factuel : toute la démarche que je viens d’exposer repose sur la poursuite délibérée d’un déjà-là, or rien dans nos institutions n’anticipe l’unicité du niveau de salaire. Une hiérarchie de un à quatre (avec un salaire maximal de 6400 euros nets mensuels donc si l’on démarre à 1600) serait déjà un intéressant pas en avant s’appuyant sur l’actuelle hiérarchie des salaires de la fonction publique ou des conventions collectives. Le problème théorique, cela dit, est majeur car reste à fonder les différences dans la production de valeur économique. La réponse me semble à chercher du côté du fait que la valeur économique est le lieu du conflit de pouvoir. Quand nous en aurons fini avec le rapt de la définition de la valeur économique par les propriétaires lucratifs, cela n’abolira pas l’enjeu de pouvoir qu’est cette définition. Le conflit se déplacera à l’intérieur du salariat. L’unicité de la qualification pose le conflit résolu, un postulat dont on sait la suite : le pouvoir évacué par un coup de baguette magique revient en force de la pire façon. Donnons-nous, avec la hiérarchie des qualifications, le lieu, politiquement assumable, du conflit de pouvoir inhérent à la définition de la valeur.

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4 Responses to Bernard Friot: impasse du plein emploi

  1. pti prix dit :

    Je vais partager, si vous l’autorisez cet blog sur mon twitter

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