La réforme monétaire 100% en quelques lignes

28/09/2010

Un excellent résumé extrait du site de Natanael Faibis : lien

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Il est souvent difficile d’expliquer en quelques mots les défauts du système monétaire actuel et les avantages du système 100%. J’ai essayé de présenter ces éléments le plus succinctement et le plus simplement possible.

La proposition

Il existe deux types de dépôts : les dépôts à vue (DAV), dont le montant est retirable à tout moment, et les dépôts à terme (DAT) retirables seulement à partir d’une date précise. Dans la zone Euro, les banques ont l’obligation de garder 2% des montants en DAV et DAT à la banque centrale. Si vous avez 50€ en DAV et 50€ en DAT, votre banque doit garder au moins 2€ en réserve, le reste pouvant être prêté ou investi. L’objet même de la réforme 100% est de faire passer cette obligation de réserve à 100% pour les DAV et de la laisser inchangée pour les DAT.

La création monétaire aujourd’hui

Le système actuel permet aux banques de créer et de détruire de l’argent. Lors d’un prêt classique, le prêteur ne peut profiter de l’objet prêté que lorsque celui est rendu par l’emprunteur. Pourtant, 98% du montant d’un DAV a été prêté alors même que le déposant a la possibilité de retirer cet argent à tout moment. Cette distorsion du mécanisme naturel du prêt entraine une duplication de la monnaie par le crédit. Imaginez que vous ayez 2€ et que vous prêtiez ces mêmes 2€ à 50 personnes différentes qui auraient la possibilité de retirer ces 2€ à tout moment. Si vous êtes une banque, vous êtes dans la plus pure légalité. Vous avez des réserves de 2€ pour 100€ DAV retirables à tout moment. Avec 2€, vous avez eu la possibilité de créer 100€ de DAV. Comme le dit l’adage reconnu par la plupart des économistes « les crédits font les dépôts ». Dans le sens inverse, le « remboursement du crédit détruit le dépôt »

Les 5 défauts majeurs de ce système

1- Le volume de DAV est quasi-incontrôlable par la banque centrale car il dépend essentiellement de la croissance du crédit. Ainsi, l’Etat a un contrôle très limité sur le volume monétaire en circulation, qui est pourtant un facteur économique essentiel

2- Ce système est taillé pour encourager tout phénomène spéculatif. Cette monnaie élastique permet de créer de nouvelles ressources monétaires lorsque les agents économiques cherchent à s’endetter pour spéculer sur un marché en vogue.

3- Le taux d’intérêt de marché ne peut jouer son rôle régulateur entre l’offre d’épargne et la demande de crédit puisque potentiellement, toute demande monétaire de crédit crée potentiellement sa propre offre.

4- Le système actuel rend impossible le processus sain de désendettement public et privé. Le remboursement de crédit réduisant le volume de DAV, les pouvoirs publics sont incités à encourager l’endettement public et privé pour éviter une pénurie de monnaie.

5- Il règne actuellement une opacité extraordinaire autour de la création monétaire. La masse monétaire a doublé entre 2000 et 2008 sans que l’on sache à qui cela à bénéficier. Si le monopole de la création monétaire revenait à l’Etat, l’émission monétaire financerait les dépenses publiques et réduiraient d’autant l’impôt.

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Le système 100%

Le système 100% permettrait à l’Etat de prendre le contrôle intégral de l’émission monétaire et de déconnecter la croissance monétaire de l’évolution du marché du crédit. Ce système donnerait la possibilité à l’Etat de limiter les émissions monétaires en temps de boom et de les élargir en temps de crises sans s’endetter lourdement, politique contra cyclique impossible aujourd’hui.

La transition

Les comptes bancaires seraient séparés en deux catégories légales claires, les DAV et les DAT. Pour 100€ que vous avez en DAV, la banque a 2€ de réserve et 98€ de prêt. L’Etat donnerait 98€ de réserves aux banques qu’elles déposeraient à la banque centrale en l’échange de 98 € de créance. Ainsi, les banques auraient des réserves de 100% couvrant les DAV qu’elles ne pourraient ni prêter, ni investir. Les créances récupérées par l’Etat serviraient à la réduction de la dette publique à la hauteur de plusieurs dizaines de point de PIB.

Les 4 principales objections

– Comment les banques rentabiliseront la gestion des DAV si l’argent ne peut être prêté ?

La gestion des dépôts à vue sera facturée aux clients. Chaque banque fixera son prix pour ce service. La loi de la concurrence battra son plein. Avec la technologie actuelle, la gestion des DAV représente un coût mineur.

– Quel argent prêteront les banques sous le système 100% ?

Les banques auront la possibilité de prêter l’argent déposé en DAT et leur capital. La réduction des prêts consentis à l’économie par le gel des DAV sera égale à la réduction de la dette publique. Ainsi, le marché du crédit pour les agents privés ne sera pas touché.

– Le passage des réserves de 2% à 100% fera-t-il exploser le volume monétaire en circulation ?

Pas le moins du monde. Après la transition, le montant des DAV et des billets et pièces en circulation n’aura pas varié d’un centime. Les banques ne pouvant plus utiliser les réserves couvrant les DAV, il n’y aura pas d’augmentation du volume monétaire en circulation.

– Le taux d’intérêt va-t-il augmenter après la transition ?

C’est possible. Si l’offre de crédit disponible (DAT + capital des banques) est moins importante que la demande de crédit, les taux d’intérêt vont monter. Si l’offre de crédit est moins importante que la demande, les taux d’intérêt vont baisser. Les taux d’intérêt joueront à plein leur rôle de régulateur entre épargne et investissement.

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Pour une autre  vulgarisation

Pour approfondir: « 100% monnaie »

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La France est-elle ruinée ?

25/09/2010

Article de Yoananda sur Agoravox

Si nous ne sommes pas totalement en phase avec certaines conclusions de cet auteur, cet article présente de très bonnes indications chiffrées … bravo

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Introduction

Ou en est la France par rapport à la crise économique ? Sommes nous en danger ou le dernier havre de stabilité dans la tourmente ? Que nous cache le gouvernement derrière son plan de « rigueur » ? Qu’est-ce qui nous attends au juste ? Vous voulez savoir dans quel état j’ère ?
Ou est l’argent ? A qui le doit-on ? Comment l’ont-ils obtenu ? Ou pourrait-on prendre de l’argent ?
Jetons un coup d’œil sous le tapis.

Conseil de lecture

A la base je m’intéresser à la crise dite « économique ». A un moment, je me suis demandé « mais comment la crise va se traduire en France ? ». Ce n’était pas facile du tout répondre, car l’information est très éparpillée. Tout le monde navigue en aveugle, et puis du jour au lendemain on apprends que ca barde dans tel pays ou tel autre.

Cet article est « la » réponse, en fonction des éléments que j’ai pu glaner au fil de mes lectures.

C’est important parce que ca permet de comprendre la politique derrière la politique de façade (celle qu’on nous montre dans les show télé). C’est important si jamais vous lisez des articles économiques ici ou la pour remettre les chiffres en perspective : quand vous lisez « trou de la sécu » ou autre.
Vous constaterez que les articles parlent en % de PIB ou en milliards, mais c’est très abstrait au fond, et ça permet de noyer le poisson. Très pratique pour éviter que le « peuple » ne mette son nez dans le prés carré réservé.
C’est important enfin parce que j’explique les critères qui, s’ils sont respectés ou non, feront qu’on ira vers un clash social ou non en France.
Nous aurons la réponse définitive d’ici 6 mois env. Pour le moment, Talonette 1er ne prends pas la bonne direction. La preuve avec l’affaire Bettencourt (qui n’avait pas démarrée quand mon article était presque bouclé). Je ne vois pas pourquoi ça changerai, mais il a encore un peu de temps. Après ca sera trop tard, faudra assumer. Quand je parle de clash social, ca risque d’être dur et violent, car la crise va encore s’amplifier durant l’été.

Lire le reste de cette entrée »


Jacques Sapir : Projet pour une rupture décisive

19/09/2010

Ce billet est recopié du site de Bertrand Renouvin qui introduit ainsi cet article : « Jacques Sapir m’a adressé la conclusion d’un livre sur la “déglobalisation” qui paraîtra aux éditions du Seuil au début de l’année prochaine. Ce texte énonce des propositions qui doivent nourrir le débat sur les nouvelles orientations de la politique française. Je souhaite que mes lecteurs y contribuent sur ce blog ainsi que sur le site Marianne2 qui publie également les analyses et les propositions de Jacques Sapir dans leur intégralité. »

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La France a tout misé depuis près de trente ans, sur des solutions coordonnées. Qu’il s’agisse de l’Euro ou des règles du marché international, elle a délibérément abandonné tout moyen d’agir et renoncé à une politique nationale. Sans chercher à juger sur le fond, remarquons qu’une telle attitude fait de nous le dindon de la farce car elle n’a de sens que si existe au niveau international une volonté commune pour faire triompher des solutions collectives. Or, cette dernière volonté est absente, à l’évidence. Ce sont bien des politiques nationales que suivent les autres pays, n’en déplaise à nos dirigeants présents et passés.

Cette volonté collective est même absente au sein de l’Europe, qui aujourd’hui meurt de la transposition à 27 pays du cadre imaginé pour en gérer 5 à 10, et où il faut constater la montée des égoïsmes nationaux, et en premier lieu celui de l’égoïsme allemand.

L’Europe est d’ailleurs moins une solution qu’une partie du problème. D’après les discours tenus par ses thuriféraires, elle est censée nous protéger de la globalisation. Elle a été au contraire un puissant vecteur de la globalisation, qu’il s’agisse de la globalisation marchande ou de la globalisation financière. Aujourd’hui, on peut démontrer que l’Euro a, en raison de son mode actuel de fonctionnement et d’organisation, accéléré la contamination des banques européennes par les produits dits « toxiques » en provenance du marché américain. C’est bien par la dépression relative engendrée par l’Euro, combinée avec la règle de l’ouverture et le primat de la concurrence qui règne sur l’Europe, que les banques européennes ont été poussées à prendre, directement ou indirectement, de grandes quantités de ces titres. Bien entendu, si l’on avait suivi une politique différente, si la zone Euro avait adoptée une politique monétaire favorisant une forte croissance et si l’on avait introduite aux frontières de cette zone les contrôles de capitaux nécessaires, le bilan que l’on pourrait tirer de ces dernières années pourrait être différent. Mais il n’en a rien été et il est trop tard pour le regretter.

Si la coopération et la coordination des politiques peuvent être avantageuses, encore faut-il que cette coopération et cette coordination soient au service d’un objectif commun. Dès lors nous voyons le dilemme dans lequel se trouve notre pays. S’il persiste dans la voie qu’il s’est fixée depuis le début des années quatre-vingt, il va clairement à la ruine. Peut-il tout seul espérer rompre avec ces politiques ? Et peut-il espérer convaincre ses partenaires de changer de politique ?

On oppose alors l’action unilatérale à l’action concertée. Mais, c’est un magnifique contresens, produit tant par une pression idéologique qui veut nous faire abaisser notre pays et magnifier les autres (comme en témoignent les discours sur le « mal » ou le « retard » français), que par l’abandon ou l’absence de toute réflexion logique. Il faut ici le réaffirmer : action unilatérale et action concertée sont au contraire profondément liées. L’action concertée démultiplie les effets de l’action unilatérale, et cette dernière permet de dépasser les blocages qui surgissent dans l’action concertée en imposant des modifications de contextes, et donc de priorités, aux autres décideurs.

Ainsi, c’est en articulant les deux, en les plaçant au service d’objectifs ambitieux, que l’on pourra trouver la solution à la crise, à la fois économique, mais aussi politique et en fin de compte morale que nous connaissons.

Les problèmes de l’heure.

Il faut alors revenir sur l’identification des problèmes. Nous sommes étouffés, et avec nous le cœur de l’Europe mais aussi par extension les principaux pays y compris dans ce que l’on appelait hier encore le « Tiers-Monde » par la combinaison de la globalisation marchande (pour faire court, le libre-échange et ses conséquences) et de la globalisation financière. Ces deux aspect du mouvement général que l’on nomme la globalisation ont atteint, dans leurs excès, leurs propres limites. Il n’est pas niable que les vingt ou trente prochaines années sont appelées à voir la globalisation régresser, comme se retire le flot d’une marée. Mais, ce retrait peut prendre bien des formes. Il sera de toute manière le produit d’une action humaine et non d’on ne sait quelles « forces » quasi-mythiques et surnaturelles. Il nous revient de savoir qu’en faire.

La globalisation marchande se matérialise aujourd’hui par trois grands phénomènes dont les effets s’additionnent.

Nous avons la pression concurrentielle qu’exerce la montée en puissance économique et commerciale de la Chine. Notons ici que cette pression ne provient pas de la croissance chinoise en tant que telle, qui est une bonne chose, mais de l’orientation du modèle chinois vers les exportations et de l’ouverture à laquelle nous nous contraignons. Ce qui est dangereux est ce modèle d’une croissance qui est largement extravertie. Il serait compréhensible pour Singapour ; il ne l’est pas pour la Chine. D’autres modèles de développement sont parfaitement à la portée des chinois, et c’est vers eux qu’il va falloir les orienter. Un pays de plus d’un milliard et demi d’habitants dispose d’un marché intérieur amplement suffisant pour porter sa croissance légitime. Le même raisonnement s’applique à cet autre pays immense qu’est l’Inde.

Ensuite, nous avons au sein de l’Union Européenne le problème posé par la stratégie adoptée par les pays « nouveaux entrants », avec la complicité des dirigeants politiques et des grandes entreprises de l’Europe occidentale. Cette stratégie reproduit, à l’échelle européenne, les effets de la stratégie économique chinoise, mais avec des effets encore plus contrastés sur les populations de ces pays qui ne profitent qu’à la marge de ce qu’elles nous enlèvent.

Enfin, nous avons le problème de la stratégie allemande. Ce pays a tout misé sur sa capacité à exporter dans le même temps ou il se financiarisait. C’est un choix dangereux qui désormais le met à la merci des fluctuations de l’économie mondiale. Il est aujourd’hui obligé de se concentrer sur l’Union européenne car sa balance commerciale avec les pays émergents est en train d’être déficitaire.

Trois choses sautent aux yeux à la lecture du tableau 1. Tout d’abord, l’excédent commercial réalisé sur les 6 premiers pays européens (France, Royaume-Uni, Autriche, Belgique, Espagne, Italie) est considérable. Il représente environ 103 milliards d’Euros, sur un total d’environ 116 milliards. Si l’on ne considère que la France, l’Espagne et l’Italie, nous obtenons déjà près de 51 milliards d’Euros d’excédents.

Ensuite, il faut y ajouter la faiblesse relative de l’excédent sur les Etats-Unis. Avec 18 milliards d’Euros, nous sommes à un montant inférieur non seulement à la France (27 milliards) mais aussi au Royaume-Uni et même à l’Autriche. Ceci indique bien à quel point les excédents allemands sont régionalement concentrés. Ils sont réalisés pour les trois-quarts sur les pays de l’Union européenne.

Enfin, et ce point est aussi important que les deux autres, on s’aperçoit que l’Allemagne est en déficit vis-à-vis de la République Tchèque, de la Slovaquie et de la Hongrie. Pourtant, ces pays sont en retard économiquement, et ne produisent pas de matières premières. Ici, ce que nous voyons, c’est le processus du basculement du Made in Germany vers le Made by Germany. L’Allemagne délocalise massivement la production des sous-ensembles industriels chez ses voisins immédiats de l’Europe Centrale et ne conserve que l’assemblage final, vendant alors aux autres pays des produits qui incorporent l’effet des productions à forte productivité mais bas coûts des sous-traitants.

Tableau 1

Solde commerciale de l’Allemagne en 2009, en milliards d’Euros.

Exportations Importations Solde
France 81,941 54,559 27,382
Royaume Uni 53,156 33,174 19,982
Autriche 48,235 29,084 19,151
Belgique 42,156 29,242 12,914
Espagne 31,296 19,257 12,040
Italie 51,050 39,684 11,367
Pologne 31,626 22,768 8,858
Suède 15,879 10,417 5,462
Grèce 6,657 1,854 4,804
Danemark 13,271 10,443 2,828
Portugal 6,173 3,555 2,618
Luxembourg 4,653 2,849 1,803
Finlande 7,100 5,330 1,770
Roumanie 6,702 5,276 1,426
Estonie 0,975 0,374 0,601
Bulgarie 1,948 1,381 0,567
Lettonie 0,869 0,408 0,462
Chypre 0,630 0,175 0,455
Lituanie 1,457 1,167 0,291
Slovénie 3,148 3,087 0,061
Malte 0,317 0,258 0,059
Slovaquie 6,733 7,379 -0,646
Hongrie 11,932 14,115 -2,183
République Tchèque 22,636 24,909 -2,273
Pays-Bas 54,142 58,044 -3,902
Irlande 3,712 13,848 -10,137
Total Europe 508,395 392,637 115,758
Etats-Unis 51,474 33,338 18,137

Source : Comptes Nationaux Allemands

Ainsi peut-on comprendre pourquoi il n’est pas contradictoire de dire dans la même phrase que l’Allemagne s’affirme comme exportatrice de biens industriels et qu’elle se désindustrialise. L’évolution des chiffres de l’emploi industriel en Allemagne confirme cette tendance d’une désindustrialisation du pays. Socialement, ceci a pour effet de faire baisser relativement, mais aussi parfois de manière absolue, les salaires ouvriers et employés. L’Allemagne va peut-être bien mais sa population vit de plus en plus mal, à l’exception du 1% le plus riche qui, à une échelle moindre qu’aux Etats-Unis mais de manière plus importante qu’en France, accumule toujours plus de richesse. Avec plus de 12% du revenu national, ce 1% le plus riche a même dépassé le niveau historique de la fin des années vingt et du début des années trente et se rapproche dangereusement des niveaux qui avaient été atteints en 1936 et 1937 du temps du nazisme.

Ceci est aussi le produit de l’Euro, qui constitue en lui-même un nouveau problème, et nous conduit à l’impact de la globalisation financière. À travers la libéralisation de la finance, le poids des activités spéculatives s’est accru tant pour les pays dits émergents que pour l’ensemble des pays développés. On le voit aussi en Allemagne où l’on assiste à la fois au développement accéléré du système bancaire mais aussi sa déconnexion croissante avec les activités de l’économie réelle. L’emballement de la finance en Allemagne est une affaire qui date du milieu des années quatre-vingt-dix. L’Euro, présenté comme une ligne de défense face à la globalisation, en a au contraire accéléré les effets. Il a été construit sur un compromis entre le pays dont la monnaie était la plus forte, l’Allemagne et les autres partenaires. L’Allemagne consentait à mettre dans la corbeille de mariage ses taux d’intérêts, qui étaient à l’époque plus faibles que ceux de ses voisins, en contre partie de l’ouverture de leurs marchés aux exportations allemandes sans risque d’une soudaine dévaluation. Telle est bien la raison d’être profonde de l’Euro, et non la théorie des zones monétaires à la Robert Mundell, que l’on a en permanence tordu dans un sens ou dans l’autre pour justifier ce qui était un immense marchandage[1]. Or, depuis la fin de 2007, le marché est rompu (Graphique 1).

Graphique 1

Source : Agence France Trésor, 6 septembre 2010, URL : http://www.aft.gouv.fr/article_146.html

Les taux entre l’Allemagne et ses voisins ont recommencé à diverger, et parfois, comme aujourd’hui pour la Grèce, l’Irlande et le Portugal, de manière dramatique. Même pour des pays considérés comme présentant (pour l’instant) de faibles risques tels la France, on voit les taux augmenter régulièrement.

Ce compromis était une nécessité absolue pour l’Allemagne, et l’on peut comprendre ainsi que ce soit elle, par la voix du Chancelier de l’époque, Helmuth Köhl, qui ait demandé à ce que l’Euro soit une monnaie unique et non, comme on le proposait à l’époque une monnaie commune. Tous les discours qui, par la suite, ont cherché à justifier ce basculement d’une solution raisonnable (la monnaie commune) à une solution déraisonnable (la monnaie unique), au prétexte d’une avancée vers une Europe Fédérale n’ont été que des justifications plus ou moins alambiquées et controuvées de ce fait.

Aujourd’hui, il est patent que le compromis initial est mort. L’Allemagne a clairement tiré tout le profit, et même plus, qu’elle pouvait tirer du marché de ses voisins. Par ailleurs l’Euro est devenu un facteur de blocage pour des politiques visant à mieux se protéger contre la spéculation financière.

Les objectifs

Il faut ici le rappeler : l’objectif prioritaire doit être celui du progrès social, et pour cela il importe d’atteindre le plein-emploi. Redisons le, il est vain de chercher ne serait-ce que le statut quo en matière sociale avec un chômage officiel de plus 8% (avant la crise), ce qui signifie un chômage réel de 12% à 14%. Il ne peut y avoir de politique sociale ambitieuse que sur la base du retour à la croissance économique, mais cette croissance sera à son tour directement influencée par son contenu social ; plus que jamais ce que nous voyons à l’œuvre c’est l’unité du social et de l’économique.

L’objectif peut donc sembler ambitieux. Il l’est si nous restons dans les cadres actuels. Pour tout dire, il devient même impossible dans le cadre du libre-échange et de l’ouverture financière. Il n’y a pas alors d’autre voie que celle du « moins disant, moins coûtant », initiée par la concurrence acharnée de tous contre tous, et qui nous conduira inéluctablement à une dégradation constante de notre cadre social. On le voit, une fois encore, avec le choix tragique auquel ont été contraints les ouvriers de Continental-France.

Toute relance de la consommation ne peut ainsi que se transformer en un facteur supplémentaire de déséquilibres extérieurs. Même un relace par l’investissement se heurtera au fait qu’aux prix actuels, et au taux de change actuel, il serait plus profitable d’investir hors de France. Il est au contraire plus que raisonnable si nous acceptons de sortir de ces mêmes cadres, dont nous avons vu qu’ils causent – rien que pour le seul libre-échange – un chômage net de près de 5% de la population active.

L’ambition est ici non pas une relance de la croissance à l’identique, mais de mettre en place un nouveau schéma de développement qui puisse assurer à la fois une forte proportion d’emplois industriels parmi les emplois créés et un faible niveau de pollution dans ces emplois industriels, soit directement (par réduction des diverses nuisances) soit indirectement (par réduction des distances parcourues en transport). L’importance de la part des emplois industriels dans le total des emplois à créer provient du fait que ces emplois sont mieux payés que les emplois de services liés aux aides à la personne. En fait, derrière cet objectif se profile un vrai choix de société.

Voulons-nous avoir une société structurée autour de la finance, du tourisme et des services à la personne ?

Ceci implique d’énormes écarts de revenus et la consolidation d’une couche minuscule de « super riches » au détriment de l’immense majorité. Ou bien, voulons-nous une société structurée autour d’un cœur industriel important mais se faisant dans des conditions renouvelées[2] ? Une telle société est le gage d’une meilleur partage de la valeur ajoutée et de la richesse nationale, et elle est porteuse à la différence de la première de plus de valeurs de solidarité et de coopération.

C’est pourquoi il faut à la fois se fixer comme objectif le plein-emploi (objectif quantitatif), le développement de techniques visant à la durabilité sociale et écologique (objectif qualitatif) et la ré-industrialisation (objectif sectoriel).

Ceci correspond à ce que devrait faire l’Europe. Le remplacement de la politique actuelle, imprégnée du dogme de la concurrence à tout prix mais aussi de celui d’une ouverture à tous vents, par une politique de croissance fondée sur le développement de services publics importants, est de l’intérêt de tous. Le développement d’une croissance « verte », soit moins gaspilleuse en énergie et moins productrice en gaz à effet de serre, passe par le développement de nouvelles infrastructures de transport. Or, aujourd’hui, le développement de telles infrastructures implique la mise en sommeil des directives européennes concernant les grandes activités en réseau. L’Europe, dans sa forme actuelle, est devenue un obstacle au progrès social, écologique et économique des pays qui la composent. Nous devons en prendre acte et en tirer les conséquences. Aujourd’hui rien n’est possible dans le cadre de l’Europe institutionnelle, ce qui ne veut pas dire que rien ne soit possible avec des pays européens, confrontés aux mêmes problèmes que nous.

Très concrètement, l’action à venir devrait alors se développer dans trois directions.

(1) D’une part des mesures de protection visant à compenser les effets du véritable « dumping social et écologique » auxquels se livrent certains pays, par l’instauration aux frontières de l’UE de taxes importantes et à l’intérieur de l’UE de montants compensatoires sociaux et écologiques. Ces taxes, en faisant monter le coût des importations, rétabliraient la compétitivité des producteurs internes. Les revenus qu’elles devraient dégager pourraient alors aller alimenter des fonds dans les pays visés par de telles taxes pour leur permettre de progresser dans les domaines sociaux et écologiques[3].

(2) D’autre part une évolution de la zone Euro qui devrait impérativement passer de la logique de la monnaie unique à celle de la monnaie commune pour respecter les différences entre les inflations structurelles des divers pays membres. Cette évolution devrait aussi s’accompagner d’une réforme importante des règles de circulation financière au sein de la zone Euro et entre celle-ci et le reste du monde. Elle devrait fonctionner comme une zone financière si ce n’est autarcique, du moins réduisant très largement la mobilité des capitaux de court et de moyen terme vers l’extérieur. Durant la phase intermédiaire où l’Euro resterait une monnaie unique, un mécanisme de financement direct d’une partie des déficits publics, par des avances au Trésor des différents pays, devrait être institué. Il est économiquement inefficace et moralement scandaleux que les banques qui prêtent à ces États puissent se financer à des taux réduits auprès de la BCE, alors que ces mêmes États sont obligés de passer par le marché.

(3) Enfin, d’un point de vue réglementaire, les directives européennes concernant la concurrence et les services publics devraient être réécrites afin de faciliter la mise en place d’une politique industrielle et des infrastructures (énergie, transport, communication) dans les pays de la zone Euro. Ces mesures devraient d’ailleurs s’accompagner de la création d’un pôle public du crédit, qui pourrait être mis sur pied par voie réglementaire, et qui viserait à assurer le financement des activités des PME et PMI en assurant la transformation de l’épargne. Pour fonctionner, ce pôle public implique que l’on mette des obstacles importants à la concurrence entre banques, sinon il connaîtra les mêmes dérives que d’autres. C’est pourquoi nous rangeons cette mesure avec celles qui aboutissent à la suspension de certaines directives européennes, car il est très clair qu’il faudra, en ce domaine aussi, prendre des libertés avec les principes de la « concurrence libre et non faussée » qui règnent sur l’Europe

La mise en place de ces trois corps de mesures permettrait une politique de relance au niveau de la zone Euro, sans que l’on ait à craindre de voir les effets de cette politique se perdre dans des déficits extérieurs et être étouffés par le poids apparent des dettes publiques, dont le coût en termes de taux d’intérêt baisserait de manière considérable dans plusieurs pays. Ceci éviterait la crise de la dette que nous allons connaître sous peu. Nous aurions aussi une baisse du taux de change de l’Euro, ce qui le ramènerait à un niveau compatible avec les nécessités de la croissance, soit à 0,9 ou 1 Dollar.

L’on dira alors qu’une telle politique est impossible car elle impliquerait un niveau d’homogénéité politique entre les pays de l’Union européenne et de la zone Euro qu’il est impossible d’atteindre, même en rêve. On est tout prêt à en convenir. On ne saurait atteindre une telle politique dans l’immédiat, et ce n’est pas par la concertation que l’on pourrait y aboutir pour l’ensemble de nos partenaires. Mais, ce qui est impossible à 27 peut le devenir sur un groupe plus réduit de pays, à la condition que ces derniers soient convaincus de la détermination de la France. Il nous faut ici affirmer que si cette solution pleinement concertée représente, et de loin, la meilleure des solutions, la poursuite de la situation actuelle représente, elle, la pire des solutions. Il faut apprendre à rompre avec la pratique qui consiste à parler sans agir pour commencer par agir, puis parler.

Des vertus de l’exemplarité.

On dira qu’il s’agit d’un éloge de l’unilatéralisme. En réalité, c’est tout le contraire dont il s’agit. On prône ici les vertus de l’action unilatérale pour faire déboucher des actions multilatérales. Ainsi, il faut admettre les vertus de l’exemplarité.

Les réformes qui nous conduiraient vers cette mis en parenthèse partielle vis-à-vis de la globalisation seraient en effet d’autant plus efficaces si elles étaient partagées par un groupe de pays. La question alors se pose de savoir si ce groupe de pays pourrait être l’Europe, et sinon qui pourrait en faire partie.

L’Europe telle qu’elle existe de manière institutionnelle, soit l’UE-27, ne remplit aucune des conditions pour une rupture avec la globalisation. Elle est trop engagée dans ce processus pour que l’on espère pouvoir attirer vers les positions que l’on a présenté les 26 autres pays. Les directives de Bruxelles en ont été les vecteurs.

Mais, d’un autre côté, elle est aussi trop étroite et trop limitée. Il faut regarder une carte pour comprendre ce que l’Europe réelle signifie.

En fait, le projet que l’on a dessiné s’adresse aussi à des pays qui sont hors de l’UE, mais qui ne sont pas nécessairement hors de l’Europe, entendue cette fois dans le sens géographique. La Russie pourrait est ainsi concernée au premier chef. Ce projet en effet concerne tous les pays qui seraient prêts à reconfigurer l’Europe.

Le choix présenté, soit poursuivre dans la voie actuelle de l’Europe avec son cortège de faible croissance et de soumission à la globalisation, soit entamer un nouveau cours donnant la priorité à la croissance la plus forte possible, au plein-emploi et à l’émergence d’un nouveau projet social, provoquera une cassure décisive au sein de nos partenaires. Mais encore faut-il que ce choix ne soit pas virtuel. C’est par la concrétisation unilatérale des premières mesures de ce choix que nous pourrons voir quels sont les pays qui sont réellement prêts à nous suivre.

On dira que ceci nous mettrait au ban de l’Union Européenne dont nous ne respecterions plus la lettre des traités. Notons ici qu’un simple artifice permettrait de lever cette hypothèque. Les directives les plus nocives ne seraient pas abolies mais simplement suspendues jusqu’à nouvelles discussions. Notons encore qu’il y a peu à craindre de Bruxelles. Les procédures y sont longues. De plus en cas de sanctions financières, il suffit de décider de prélever sur le montant de notre contribution au budget de l’UE la somme de l’amende. Nous n’avons pas à avoir peur d’un conflit pour ce genre de raison. Il faut regarder plus loin. Le vrai problème est celui de la légitimité. Or, sur ce point, un précédent nous donne raison.

Il faut ainsi savoir que la supériorité des règles et lois nationales sur les directives européennes a été affirmée, une nouvelle fois, en Allemagne lors d’un arrêt de la Cours Constitutionnel de Karlsruhe. Cet arrêt du 30 juin 2009 stipule en effet qu’en raisons des limites du processus démocratique en Europe, seuls les États Nations sont dépositaires de la légitimité démocratique[4].

En décidant de suspendre temporairement l’application de certaines des directives européennes, nous serions ainsi dans notre droit. C’est l’Union Européenne qui serait sommée soit de les réécrire, et de rouvrir le débat sur la globalisation financière et la globalisation marchande, soit d’entrer dans un processus d’explosion. Certaines des mesures que l’on a proposées auraient de tels effets sur nos voisins qu’il leur faudrait les imiter au plus vite ou accepter de voire leur propre situation se dégrader.

La politique que nous préconisons loin de nous isoler susciterait l’imitation, et à partir de là ouvrir la voie à de nouvelles coordinations. Mais, il est effectivement probable – et il faut le reconnaître et l’assumer – qu’elle signifierait la mort de l’Europe telle que nous la connaissons, et par là la naissance de nouvelles alliances.

Comment pourrait-on alors procéder ? On oublie trop souvent la présence au sein de la Constitution française d’un instrument adapté aux situations d’urgence. C’est l’article 16. Qui aujourd’hui peut contester que le fonctionnement de nos institutions (y compris sociales…) et l’indépendance de notre pays ne soient immédiatement et directement menacées ? L’usage de l’article 16 est ainsi parfaitement légitime. Les mesures concernant la mise en œuvre sont des « actes de gouvernement » que le Conseil d’État n’a pas à juger[5].

Prenons alors le cas de l’Euro. Il n’est nullement besoin de sortir immédiatement de la zone Euro. Au contraire, il serait plus intéressant de chercher à la faire évoluer dans le sens d’une zone de coordination des politiques monétaires autour d’une monnaie commune venant s’ajouter aux monnaies nationales. Dans le cadre de l’Article 16, le gouvernement peut alors requérir de la Banque de France qu’elle opère des avances de trésorerie libellées en Euro pour couvrir une partie de la dette publique qui serait ainsi rachetée par échange de bons du Trésor. Non seulement nous ferions baisser le poids des intérêts (2,5% du PIB), mais nous nous libérerions de la pression exercée par les agences de notation. Il ne faut pas avoir de craintes pour le financement ultérieur de la dette, car notre taux d’épargne y suffit amplement, surtout si nous prenons les mesures qui s’imposent pour que cette épargne n’aille pas se perdre dans des spéculations étrangères. Avec le retour à un contrôle des capitaux, nous retrouverions la maîtrise de nos taux d’intérêts.

Bien sur, il nous faut s’attendre à des protestation indignées du gouvernement allemand. Mais, quelles en sont ses possibilités d’actions ? Soit c’est l’Allemagne qui décide de sortir de la zone Euro avec certains de ses voisins immédiats (Pays-Bas, Autriche, etc…), et elle se tirera alors une magnifique balle dans le pied quant on connaît la structure de son commerce. En effet, le retour au Mark s’accompagnerait d’une hausse brutale du taux de change (et donc d’une dévaluation en notre faveur). Soit elle accepte de négocier une évolution graduelle de la zone Euro vers le principe d’une monnaie commune, mais avec des garanties contre des dévaluations trop brutales de notre part. Dans un cas comme dans l’autre, nous sommes gagnants. Nous le sommes plus dans la seconde de ces hypothèses, qui correspond à une issue concertée à cette crise, mais nous le sommes aussi dans la première de ces hypothèses.

On pourrait répéter l’exercice sur l’ensemble des points ici évoqués. Les avantages que nous retirerions d’une telle politique seraient tels qu’ils inciteraient immédiatement d’autres pays à nous imiter. Dès lors pourraient s’ouvrir des négociations soit pour réviser les Traités Européens soit pour les réécrire sur la base d’un nouveau noyau de pays, et en y associant de nouveaux partenaires.

Le scénario que l’on décrit ici n’est donc pas celui d’un « splendide isolement » de la France mais d’une rupture rebattant les cartes et mettant nos partenaires au pied du mur. C’est un scénario d’initiative décisive. Nous aurions enfin la possibilité de remettre la construction européenne sur ses rails, et de lui faire emprunter la voie dont elle n’aurait jamais du se départir de recherche du plein-emploi et du progrès social.

Aujourd’hui, et plus que jamais, la parole ne doit pas être aux apôtres du renoncement, à tous ceux qui se situent dans la filiation historique et morale de cette capitulation de fait que fut l’Armistice de 1940. Nous devons nous inspirer des préceptes que Danton fit un jour retentir : « de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace ».


[1] J. Sapir, « La Crise de l’Euro : erreurs et impasses de l’Européisme » in Perspectives Républicaines, n°2, juin 2006, pp. 69-84.

[2] Il convient ici de rappeler que les innovations ne se font pas seulement, ni prioritairement, autour de nouveaux produits mais aussi et surtout dans la manière de produire des produits plus anciens et traditionnels.

[3] C’est le principe du « protectionnisme altruiste » défendu entre autres par Bernard Cassen.

[4] Voir H. Haenel, « Rapport d’Information » n° 119, Sénat, Session Ordinaire 2009-2010, Paris, 2009.

[5] Arrêt Rubin de Serven du 2 mars 1962.


Manifeste d’économistes atterrés

10/09/2010

Manifeste d’économistes atterrés,

01/09/2010

CRISE ET DETTE EN EUROPE :

10 FAUSSES ÉVIDENCES,

22 MESURES EN DÉBAT POUR SORTIR DE L’IMPASSE

Introduction

La reprise économique mondiale, permise par une injection colossale de dépenses publiques dans le circuit économique (des États-Unis à la Chine), est fragile mais réelle. Un seul continent reste en retrait, l’Europe. Retrouver le chemin de la croissance n’est plus sa priorité politique. Elle s’est engagée dans une autre voie : celle de la lutte contre les déficits publics.

Dans l’Union Européenne, ces déficits sont certes élevés –  7% en moyenne en 2010 – mais bien moins que les 11% affichés par les États-Unis . Alors que des États nord-américains au poids économique plus important que la Grèce, la Californie par exemple, sont en quasi-faillite, les marchés financiers ont décidé de spéculer sur les dettes souveraines de pays européens, tout particulièrement ceux du Sud. L’Europe est de fait prise dans son propre piège institutionnel : les États doivent emprunter auprès d’institutions financières privées qui obtiennent, elles, des liquidités à bas prix de la Banque Centrale Européenne. Les marchés ont donc la clé du financement des États. Dans ce cadre, l’absence de solidarité européenne suscite la spéculation, d’autant que les agences de notation jouent à accentuer la défiance.

Il a fallu la dégradation, le 15 juin, de la note de la Grèce par l’agence Moody’s, pour que les dirigeants européens retrouvent le terme d’ « irrationalité » qu’ils avaient tant employé au début de la crise des subprimes. De même, on découvre maintenant que l’Espagne est bien plus menacée par la fragilité de son modèle de croissance et de son système bancaire que par son endettement public.

Pour « rassurer les marchés », un Fonds de stabilisation de l’euro a été improvisé, et des plans drastiques et bien souvent aveugles de réduction des dépenses publiques ont été lancés  à travers l’Europe. Les fonctionnaires sont les premiers touchés, y compris en France, où la hausse des cotisations retraites sera une baisse déguisée de leur salaire. Le nombre de fonctionnaires diminue partout, menaçant les services publics. Les prestations sociales, des Pays-Bas au Portugal en passant par la France avec l’actuelle réforme des retraites, sont en voie d’être gravement amputées. Le chômage et la précarité de l’emploi se développeront nécessairement dans les années à venir. Ces mesures sont irresponsables d’un point de vue politique et social, et même au strict plan économique.

Cette politique, qui a très provisoirement calmé la spéculation, a déjà des conséquences sociales très négatives dans de nombreux pays européens, tout particulièrement sur la jeunesse, le monde du travail et les plus fragiles. A terme elle attisera les tensions en Europe et menacera de ce fait la construction européenne elle-même, qui est bien plus qu’un projet économique. L’économie y est censée être au service de la construction d’un continent démocratique, pacifié et uni. Au lieu de cela, une forme de dictature des marchés s’impose partout, et particulièrement aujourd’hui au Portugal, en Espagne et en Grèce, trois pays qui étaient encore des dictatures au début des années 1970, il y a à peine quarante ans.

Qu’on l’interprète comme le désir de « rassurer les marchés » de la part de gouvernants effrayés, ou bien comme un prétexte pour imposer des choix dictés par l’idéologie, la soumission à cette dictature n’est pas acceptable, tant elle a fait la preuve de son inefficacité économique et de son potentiel destructif au plan politique et social. Un véritable débat démocratique sur les choix de politique économique doit donc être ouvert en France et en Europe. La plupart des économistes qui interviennent dans le débat public le font pour justifier ou rationaliser la soumission des politiques aux exigences des marchés financiers. Certes, les pouvoirs publics ont dû partout improviser des plans de relance keynésiens et même parfois nationaliser temporairement des banques. Mais ils veulent refermer au plus vite cette parenthèse. Le logiciel néolibéral est toujours le seul reconnu comme légitime, malgré ses échecs patents. Fondé sur l’hypothèse d’efficience des marchés financiers, il prône de réduire les dépenses publiques, de privatiser les services publics, de flexibiliser le marché du travail, de libéraliser le commerce, les services financiers et les marchés de capitaux, d’accroître la concurrence en tous temps et en tous lieux…

En tant qu’économistes, nous sommes atterrés de voir que ces politiques sont toujours à l’ordre du jour et que leurs fondements théoriques ne sont pas remis en cause. Les arguments avancés depuis trente ans pour orienter les choix des politiques économiques européennes sont pourtant mis en défaut par les faits. La crise a mis à nu le caractère dogmatique et infondé de la plupart des prétendues évidences répétées à satiété par les décideurs et leurs conseillers. Qu’il s’agisse de l’efficience et de la rationalité des marchés financiers, de la nécessité de couper dans les dépenses pour réduire la dette publique, ou de renforcer le « pacte de stabilité », il faut interroger ces fausses évidences et montrer la pluralité des choix possibles en matière de politique économique. D’autres choix sont possibles et souhaitables, à condition d’abord de desserrer l’étau imposé par l’industrie financière aux politiques publiques.

Nous faisons ci-dessous une présentation critique de dix postulats qui continuent à inspirer chaque jour les décisions des pouvoirs publics partout en Europe, malgré les cinglants démentis apportés par la crise financière et ses suites. Il s’agit de fausses évidences qui inspirent des mesures injustes et inefficaces, face auxquelles nous mettons en débat vingt-deux contre-propositions. Chacune d’entre elles ne fait pas nécessairement l’unanimité entre les signataires de ce texte, mais elles devront être prises au sérieux si l’on veut sortir l’Europe de l’impasse.

FAUSSE EVIDENCE N°1: LES MARCHES FINANCIERS SONT EFFICIENTS

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La dette publique : combien et comment ?

01/09/2010
Avec l’autorisation de son auteur, article issu du site  » Pour le communisme »
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Jeudi 29 juillet 2010 4 29 /07 /2010 23:00

La dette publique : combien et comment ?

Premier volet d’un gros article. Cette moitié donne quelques repères sur le niveau des dettes publiques en Europe, les dettes publiques et privées, et balaie quelques idées sur ce qui a pu causer le développement d’une telle dette. Le prochain volet parlera de l’escroquerie fondamentale – intrinsèquement liée au capitalisme – qui fonde cette montagne de créances.

1535 milliards d’euros de dette… Sommes-nous si loin de la dette grecque ?

Ce chiffre vous paraît peut-être astronomique si vous n’avez pas l’habitude de vous intéresser aux questions de dette publique. Il est devenu banal pour les autres. Du moins, c’est son ordre de grandeur qui s’est banalisée, car le chiffre lui-même, ne cesse de croître. 1535 milliards d’euros de dette, c’est auourd’hui les trois quart du revenu national. Nous étions à 60% en 2005, année où la dette publique, en proportion du revenu national, avait même baissé…(et oui, c’est possible).

http://www.insee.fr/fr/themes/info-rapide.asp?id=40&date=20100630

Il n’y a pas si longtemps, la dette grecque occupait l’actualité. Mon ami Mélenchon avait bien entendu recadré les choses à sa manière, en précisant que la dette grecque ne représentait que 2% du PIB de la zone euro (en fait 3%, soit 283 Mds d’euros de dette publique grecque sur un PIB « eurolandien » de 9,4 Mds d’euros). Sauf que l’argument revenait à dire que si je m’endettais soudainement de 10 millions d’euros (que je n’ai pas les moyens de rembourser, et même pas du tout), je pourrais toujours rétorquer que ce n’est qu’une poussière une fois rapporté au PIB des Hauts-de-Seine.

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